Passager de la nuit épisode 3 : Thibault

Le précédent épisode se trouve ici

Première nuit :

J’ai perdu le fil du temps. Un effet de la maladie sans doute. Je me suis éveillé seul, au milieu de la nuit, sous la tente dressée à la hâte pendant la bataille. Au début, on y avait soigné les blessés, mais bientôt, c’était les malades qui avaient afflué et les clameurs du combat avaient peu à peu cessé.
Le mal qui rongeait les nôtres était étrange. Il frappait toujours la nuit, des hommes en apparence bien portants. Au bout de quelques jours, ils perdaient goût à la vie et restaient prostrés sur leurs couches, puis ils cessaient de s’alimenter… Ils pâlissaient, mais ne périssaient point. Pas tout de suite du moins. Leurs yeux ne supportaient plus la lumière du jour et leur peau se couvrait de cloques rouges dès qu’on les exposait au soleil.
Le fléau était contagieux, très contagieux. Il ne resta bientôt plus un seul médecin vaillant. Le plus étrange, c’était le silence qui régnait sur le camp. Pas l’ombre d’une plainte ou d’un gémissement, pas le moindre murmure. C’est dans cette ambiance que je m’étais assoupi… ou que j’avais sombré dans l’inconscience, je ne sais pas trop…
J’ai fini par sortir de mon sommeil et j’ai constaté que les autres, tous les autres, étaient morts. Certains avaient même essayé de se traîner à l’extérieur et leur peau avait été brûlée par l’éclat du jour. Je ne pouvais pas rester là, au milieu des cadavres. Certes, je me sentais faible, mais je suis parti, profitant de la fraîcheur nocturne.

Deuxième nuit :

J’ai trouvé un abri dans les bois. Je me suis terré comme un animal, au fond d’un trou que j’ai dissimulé avec des branchages. Je suis resté là toute la journée, frémissant à l’idée qu’un rayon de soleil pourrait venir me frapper et je n’ai pas réussi à trouver le sommeil. Tout engourdi, j’allais sortir de ma cachette pour poursuivre mon périple lorsque j’ai entendu des voix.
J’ai jugé plus prudent d’attendre avant de me montrer et j’ai bien fait. C’était une bande de pillards dépenaillés. Ils avaient dû passer ces derniers jours à dépouiller les cadavres laissés sur le champ de bataille. Ces charognards m’inspiraient le plus grand dégoût, mais ils étaient nombreux et armés, tandis que moi, j’étais seul et pas au mieux de ma forme.
J’ai donc patienté pendant qu’ils mangeaient et qu’ils échangeaient boissons et plaisanteries grivoises… puis ces rustres ont fini par s’endormir, ronflant comme les ivrognes qu’ils étaient. Une certaine excitation s’empara de moi : j’allais pouvoir sortir ! Mais il faudrait que je prenne soin de ne pas les réveiller.
Prudemment et sans un bruit, j’ai déblayé les branches. Mes jambes flageolaient, j’avais le tournis, mais j’ai réussi à m’extirper de mon trou et c’est là que c’est arrivé… J’ai vu ces images dans ma tête. Des femmes lascives, des alcools forts et de la nourriture à profusion. Une vague de plaisir m’a envahi. Je n’osais comprendre… Ce n’était pas mes pensées. Ce rêve là ne m’appartenait pas : il venait de l’homme le plus proche. C’était comme si j’étais entré dans son esprit pour m’emparer de ses songes.
Il ne m’a pas fallu longtemps pour m’apercevoir que je retrouvais mes forces, comme après une bonne nuit de sommeil ou un bon repas. Le rêve de l’homme me nourrissait. Je suis resté près de lui à écouter les divagations de son cerveau. Mais alors que j’y puisais de l’énergie, lui semblait s’étioler. Sa peau pâlissait à vue d’oeil… ensuite, elle se mit à flétrir et il cessa de respirer, vidé de sa dernière étincelle de vie.
J’entrevis alors la nature du mal qui nous avait frappés, mes compagnons et moi… puis je décidai de rester sur place jusqu’au lendemain soir.

Septième nuit :

La bande de pillards a été décimée… Voilà mes compagnons vengés, car je suis sûr que ces bandits ne se sont pas privés de les détrousser. Et puis, je me sens fort à présent. Plus fort que je ne l’aie jamais été. La preuve, c’est que je me déplace à une vitesse folle. J’ai traversé la forêt pourtant épaisse, en moins d’une heure et couvert la distance qui me séparait du premier village en un temps record.
Mon nouveau refuge est un grenier, au dessus de la demeure la plus cossue. Allongé sur le plancher, je me lance à l’écoute des habitants et je saisis les bribes d’un premier rêve. Les yeux fermés pour mieux savourer mon plaisir, je commence à m’en repaître avec la pensée satisfaisante que je ne suis pas près de mourir de faim…

A SUIVRE 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :