Passager de la nuit 7 : La métamorphose de Thibault

Le précédent épisode est ici

La nuit où tout a changé :

J’étais devenu une bête plus qu’un homme, un impitoyable prédateur qui tuait pour se nourrir. D’ailleurs, je ne me sentais plus aucune appartenance à l’espèce humaine. Les hommes étaient mon gibier. Je n’avais qu’à me tapir dans l’ombre et guetter l’instant où ils s’endormaient pour m’abreuver à leurs pensées. Je n’éprouvais aucune pitié… sans doute parce que j’avais accès aux désirs les plus inavouables de ces gens-là, à leurs travers, à leurs hontes, à toutes ces choses qu’ils prenaient soin de cacher et dont ils ne sortaient pas grandis.
Les grandes villes étaient mon terrain de chasse favori. Les proies y étaient nombreuses et nul ne s’inquiétait de me voir déambuler dans les rues la nuit. Je marchais parmi des centaines de victimes potentielles qui ne soupçonnaient même pas le danger que je représentais. Sans le savoir, elles frôlaient la mort. Mes choix se faisaient au hasard. Je laissais mon esprit vagabonder et dès qu’un rêve prometteur l’effleurait, je remontais la piste.
Les songes humains avaient mille saveurs, ils étaient tissés de lumière, de couleurs (mais pas toujours), de sensations…. Autant de choses qui leur donnaient un parfum, un goût. Certains étaient doux, sucrés comme des bonbons. Leur légèreté me procurait joie et plaisir. D’autres étaient amers, issus de sombres pensées, mais je ne pouvais m’empêcher de les happer aussi, à l’instar de ceux qui voguaient entre les deux extrêmes.
Tout a basculé alors que je passais au pied d’un vieil immeuble. Un arôme subtil, un peu fleuri a commencé à me chatouiller les narines. Puis une effluve plus forte m’a atteint et je me suis senti comme soulevé de terre. C’était puissant, délicieux et enivrant. J’ai fermé les yeux, en proie à l’extase. Rien de semblable ne m’était jamais arrivé. Je n’ai pas eu la moindre difficulté à retracer son chemin. D’un pas aérien, j’ai pratiquement survolé l’escalier, gravi tous les étages, jusqu’au dernier.
Le rêve continuait à embaumer l’atmosphère, il filtrait sous la porte, tout au bout du corridor. Dans un silence absolu, j’ai crocheté la serrure. Je me sentais fébrile comme jamais. Je n’avais plus ressenti une telle chose depuis que j’avais perdu mon existence humaine. Je me suis approché de la chambre, là où était la source et c’était tellement fort que j’ai dû m’asseoir, étourdi.
J’ai ouvert tout grand mon esprit et je me suis mis à boire cette belle âme. Ses rêves étaient magnifiques, tout en couleurs. La fantaisie les habitait. Ils étaient d’une complexité incroyable et les forces que j’y puisais étaient sans commune mesure avec tout ce que j’avais pu connaître auparavant. J’aurais sans doute bu jusqu’à la dernière goutte de ses pensées, si je n’avais pris ce rêve de plein fouet.
Elle rêvait de moi. C’était mon visage qu’elle voyait, ma voix qu’elle entendait. Comment cela se pouvait-il alors que nous ne nous étions encore jamais rencontrés ? J’en ai cessé de m’abreuver, tout surpris de me sentir ému. Il y avait de la tendresse dans ses songes et elle m’était destinée. Depuis combien de temps quelqu’un avait-il éprouvé de l’affection à mon égard ? J’étais invisible depuis si longtemps aux yeux de l’humanité !
J’ai passé le reste de la nuit à la regarder dormir et à l’écouter rêver, sans trouver la volonté de me nourrir à nouveau à ses dépens. Je savais que c’était imprudent…. mais tant pis ! Je ne pouvais pas. Je suis parti à l’aube et j’ai dû me cacher dans le sous-sol de son immeuble pour échapper à la brûlure du soleil.

La nuit du doute :

Le lendemain soir, j’étais de nouveau auprès d’elle. J’ai picoré quelques bribes de rêves, juste assez pour sentir le plaisir m’envahir, trop peu pour étancher ma soif. Je la trouvais belle dans sa fragilité. D’autant plus désirable qu’elle s’était abandonnée à son sommeil. Pour la première fois, je luttai contre mon appétit. Soudain, les rêves cessèrent d’affluer… elle n’avait pas bougé. Ses yeux étaient toujours clos, mais je savais qu’elle était réveillée. J’ai pris la fuite.
Je ne suis pas allé très loin. Mon coeur battait comme un fou. Elle savait que j’étais là. Elle risquait de trahir le secret de mon existence et de me mettre en danger. J’aurais dû la tuer. Ce n’était pas difficile, il suffisait d’attendre qu’elle se rendorme pour m’emparer de son âme et la vider de son essence… Je n’ai pas pu m’y résoudre.

Les nuits les plus obscures :

J’ai choisi de me tenir à distance, de ne pas rester à proximité du fruit défendu. J’ai bu d’autre rêves, jusqu’à la lie. Ah, comme ils me semblaient fades ! Ternes et sans consistance… J’ai bu plus qu’il ne le fallait, je voulais m’enivrer afin de l’oublier. C’était sans effet. Aucun rêve n’était assez fort pour ça !
Plusieurs nuits d’affilées, j’ai continué à suivre cet insipide régime. Mes victimes succombaient par dizaines, mais ma soif était toujours aussi grande. Ma rêveuse seule pouvait la soulager… Malheureusement, cela signifiait qu’elle devait mourir elle aussi, mourir pour que je puisse vivre. Et après ? Ma soif disparaitrait-elle vraiment ou continuerait-elle à me tourmenter ? Trouverais-je un quelconque soulagement ailleurs ?

Nuit de faiblesse :

J’ai cédé à l’appel de cette sirène et j’y suis retourné. En entrant chez elle, j’ai tout de suite perçu le changement : ses rêves étaient soudain désordonnés, sombres et fiévreux. Elle gémissait, elle pleurait… elle m’appelait !
En un instant, j’étais à son chevet, ma main glacée posée sur sa peau brûlante. Elle ouvrit les yeux, me reconnut et sourit, confiante. Effrayé, je l’entendis se glisser dans mon esprit. Elle y puisait du réconfort. Je ne comprenais pas comment elle faisait une telle chose… ça tenait du prodige ! Malgré ma peur, je lui ai tenu compagnie jusqu’à ce que les premiers rayons du soleil se mettent à menacer l’horizon…

Les nuits de capitulation :

Je suis revenu chaque soir et elle m’attendait. Elle acceptait ma présence avec un émerveillement que je ne m’expliquais pas. Mes propres réactions m’effaraient. Ma soif avait fait place à un besoin d’être près d’elle, de la regarder, de la toucher… Ses rêves étaient toujours aussi beaux, mais je pouvais les contempler sans les lui dérober.
Puis j’ai vu qu’elle s’étiolait. Je l’avais contaminée. Elle souffrait du même mal que moi. Si je laissais les choses suivre leur cours, elle risquait de se faire prendre par la lumière du jour et par se consumer sur place. Je devais l’arracher aux derniers miasmes de sa vie d’humaine. Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai embrassée, puis je l’ai emportée. Elle n’a pas cherché à résister.
J’avais un pied-à-terre, une demeure que j’avais acquise des décennies plus tôt. Là, ma protégée serait à l’abri. Elle me semblait si reconnaissante que le remord s’invita de manière inopinée. J’étais à l’origine de tous ses malheurs, si je n’avais pas rôdé autours d’elle, jamais elle n’aurait eu à souffrir !
A présent, la même maladie nous rongeait et je ne pouvais croiser son regard sans éprouver de la culpabilité. Si encore elle m’avait fait des reproches pour lui avoir volé sa vie ! Mais elle avait l’air d’être heureuse : un comble ! Lâchement, je l’ai évitée avant de m’apercevoir que cela l’attristait. Si je n’avait pas vu ses larmes, je ne me serais peut-être pas rendu à l’évidence : elle m’aimait aussi irrémédiablement que je l’aimais moi même.
Tandis qu’elle posait sa joue contre mon coeur, je me demandais comment lui avouer le dernier de mes secrets…

 

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