Passager de la nuit 11 : Les voix d’Emma

Le précédent épisode est ici

« Ne bouge pas, Emma, je viens te chercher ! ». Je me réveille en sursaut. J’ai rêvé de Paty. Ma sœur… Voilà des mois que je n’ai eu aucun contact avec elle. Pas même un petit coup de fil. Comme je le regrette à présent ! Je n’ai jamais pris le temps de lui dire qu’elle comptait pour moi, que je l’aimais. Et si je ne la revoyais plus ? Ce type au crâne chauve, je ne le sens pas ! Il me fait peur. Il y a un je ne sais quoi dans son regard, qui me met en alerte, comme un danger que je n’arrive pas à cerner.
Mes yeux se posent sur la toile où apparait Gaël. Mon sang se fige en repensant à la réaction de mes geôliers. A peine ont-ils vus le tableau qu’ils ont décampé. J’ai de plus en plus la certitude que ce n’est pas mon art que crâne chauve convoite. Mais alors quoi ? Il n’en a pas après ma vertu, sinon j’aurais déjà eu des soucis… et je ne pense pas qu’il espère obtenir une rançon en échange de ma petite personne.
Je cogite longuement. Il y a forcément un rapport avec mes tableaux, sinon il n’aurait pas pris la peine de me fournir un atelier et du matériel. Il voulait donc que je peigne… Il est intéressé non pas par mon talent, mais par mon sujet ? L’homme de l’ombre ? Mais pourquoi ? S’imagine-t-il que je le connais ? Il sort tout droit de mon imagination ! Il faut être malade pour croire autre chose ! C’est ça, ce type est dingue…
Il faut que je sorte d’ici. Crâne chauve est allé chez Gaël, j’en ai l’intuition. Tout ça à cause de mon stupide tableau ! Je les imagine entrant chez mon ami, lui et son acolyte Tom et s’efforçant de lui faire avouer où se cache l’homme de l’ombre. Je m’empare d’un chevalet et j’essaie de fracasser la porte. Mais il n’est pas assez solide et vole en éclats. Peut-être en crochetant la serrure ?
Au bout d’une demi-heure passée à m’escrimer sur cette maudite porte qui ne veut pas s’ouvrir, j’abandonne, les doigts en charpie et la vue brouillée par les larmes. C’est fini, je ne peux rien faire. Gaël, mon pauvre vieux : comme tu vas me haïr !

« Je t’avais pourtant dit de ne pas bouger ! râle la voix de Paty. Regarde dans quel état tu t’es mise ! « 
Voilà, c’est fait ! Je suis folle… Je l’entends comme si elle était près de moi. Je peux presque voir ses sourcils se froncer et sa bouche se pincer ! Si elle savait à quel point cette grimace la fait ressembler à notre mère, elle arrêterait tout de suite de la faire !

« Moi ? Je ressemble à maman ? hoquète sa voix scandalisée. »
J’en reste pantoise… Comme hallucination, celle-ci a l’air très réelle !

« Bien sûr que je suis réelle Choupette ! Ne t’inquiète pas pour Gaël, il est avec nous. Il ne risque rien… »

Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce qui m’arrive ? C’est comme si Paty était dans ma tête.

« Emma, tu dois me dire où tu es ! Nous venons te chercher… »

Le désespoir m’envahit. Ce n’est pourtant pas le moment de laisser mon imagination vagabonder ! Je dois trouver une solution à mes problèmes.
On piétine derrière la porte. La clé joue dans la serrure et crâne chauve apparait. D’un regard, il embrasse la pièce : le chevalet en miettes, mes doigts ensanglantés, mon air paniqué… Il sourit. Un sourire qui n’a plus rien d’amical. Il m’attrape par le bras et m’entraine avec lui. Je résiste, je me débats, mais sa poigne est bien plus solide que je ne l’aurais imaginé.
« Où allons-nous ? Qu’avez-vous l’intention de me faire ? » Il ne répond à aucune de mes questions et continue son chemin à travers les couloirs. J’ai le temps de regarder autour de moi. La plupart des salles sont vides… complètement vides. Elles n’ont probablement pas été occupées depuis des mois. Je commence à mesurer l’étendue de la supercherie dont j’ai été victime. Le comité n’a jamais existé. C’était un piège pour m’attirer ici.
Il m’emmène dans les sous-sols de l’immeuble, au parking souterrain et me pousse dans une grosse voiture. Je tente d’ouvrir la portière sitôt à l’intérieur, mais il a enclenché la fermeture de sécurité. Alors je me tourne vers lui, prête à me battre. Héla, je dois renoncer à cette idée : il pointe une arme à feu sur moi. J’ai tellement peur que je sens que je vais vomir. Tout ça ne peut pas être vrai. C’est un cauchemar : je vais me réveiller !
« Garde ton calme, fait une voix inconnue, mais néanmoins familière. Ne le contrarie pas. Fais ce qu’il te demande et tout ira bien. »

Crâne chauve, concentré sur sa conduite n’a même pas eu un frémissement. Je suis donc seule à entendre cette voix. Peu importe qu’elle n’existe que dans mon imagination ! Elle me rassure. Grâce à elle, je me sens moins seule. Nous sortons de la ville et mon ravisseur prend une petite route, puis une autre… Je suis fatiguée, ma tête dodeline, mes yeux vont se fermer.

« Ne t’endors pas ! me dit la voix d’un ton sec. J’ai besoin de savoir où tu vas ! »
C’est une bonne idée ça ! Regarder les panneaux ! Si je m’en sors… Non, quand je m’en sortirai, je pourrai dire à la police par où nous sommes passés… ou si j’arrive à m’enfuir : je serai bien contente de pouvoir prendre la bonne direction pour repartir. Je cherche des repères, panneaux, bâtiments… J’essaie de mémoriser les embranchements que nous empruntons. Ce qui a le mérite de m’occuper l’esprit et donc, de ne pas céder à la panique.
« Très bien, poursuit la voix. Tu es douée. Continue comme ça ! »

Si la situation n’était pas si désespérée, je crois que j’en rirais. Voilà que je commence à me faire des compliments et à m’encourager toute seule comme une grande. Crâne chauve près de moi marmonne. Il hésite sur la direction à prendre.
En écoutant bien, je m’aperçois qu’il ne fait pas que marmonner. Il parle à quelqu’un. Est-ce qu’il entend des voix lui aussi ? Deux cinglés dans une voiture… ça ressemble à une blague, sauf que ce n’est pas drôle. « Papy, montre-moi le route ! Je ne me souviens plus. Tant d’années ont passé ! Est-ce que la maison est toujours là ? J’arrive Papy, je suis tout près… » Il rit. J’en frissonne de la tête aux pieds.
De très bonne humeur, il continue sa conversation à voix haute : « Tu te souviens Papy ? C’est notre rivière là, en bas, celle où nous allions pêcher ! Et regarde là-bas ! Le vieux moulin ! Il est encore debout… c’est un miracle ! » Il sautille sur son siège comme un gosse excité. Il me fait de plus en plus peur.

« Ce n’est rien Emma, me dit la voix dans ma tête, tant que tu ne le déranges pas, il ne s’occupera pas de toi ! »
Il gare la voiture devant une vieille masure, puis vient m’ouvrit la portière. Il m’attrape par les épaules et ricane : « Je sais que tu es là ! dit-il Tu entends tout ce que je dis à cette fille, tu vois à travers ses yeux… mais je sais comment te rendre aveugle et sourd ». Sans crier gare, il m’assomme avec la crosse de son pistolet. Juste avant de sombrer, il me semble entendre la voix de Paty hurler mon nom avec terreur.

 

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