Une demoiselle au crépuscule

Erwan abattait les coups de hache sur le tronc avec rage. Couper cet arbre énorme, sans l’aide de personne et ce, avant la tombée de la nuit, c’était la punition imaginée par son père. Le jeune homme ne se sentait pas coupable. Pourquoi devrait-il éprouver des remords pour une chose que son père avait probablement fait avant lui ? Était-ce mal d’aimer les filles quand les filles vous le rendaient bien ? Sûr, il avait été bien bête de se laisser attraper avec la fille du forgeron… mais celle-ci était loin d’être innocente et il n’était pas son premier galant ! Aussi ne voyait-il pas pourquoi on en faisait toute une histoire !

Il redoubla les coups sur l’arbre en repensant à la rossée que lui avait administré le père furieux de son amoureuse. C’était un grand gaillard, tout en muscles et il l’avait frappé comme il frappait son enclume : de toutes ses forces, comme une brute. Ensuite, c’est son propre père qui lui était tombé dessus, après que le forgeron l’aie ramené chez lui en le tenant par une oreille. Il avait entendu les pires insultes de sa jeune vie et sa mère avait dû s’interposer pour que son père, ivre de colère et de honte, ne l’achève pas.

Des bruits de sabots attirèrent son attention. Il s’accorda une pause pour regarder les cavaliers passer. Son cœur fit un bond dans sa poitrine quand il vit que ce n’étaient pas de simples voyageurs. Il s’agissait d’authentiques chevaliers de la table ronde. La mine grave, ils passèrent fièrement devant Erwan qui contemplait avidement leurs armures brillantes et leurs armes. Que n’aurait-il donné pour être à leur place ! Il rêvassa un moment en imaginant vers quelle quête leur roi, le célèbre Arthur Pendragon, avait pu les envoyer. Et pendant quelques minutes, des images de trésors, de batailles et de dragons défilèrent dans sa tête. Puis il revint à la réalité et en soupirant, il reprit son travail.

L’arbre finit par s’effondrer. Il bascula en grinçant et Erwan le regarda avec une certaine satisfaction. Il en était finalement venu à bout ! Maintenant, il était temps de rentrer. L’après-midi touchait à sa fin et le soleil jetait ses derniers feux. S’il passait par la route, il ne serait pas rentré avant la nuit, mais en traversant la forêt, il gagnerait une bonne demie-heure. Bien sûr, ce n’était pas n’importe quelle forêt, c’était Brocéliande. On la disait magique et peuplée de créatures fantastiques, mais Erwan n’en avait jamais rencontré aucune et il n’était pas superstitieux. C’est donc sans crainte qu’il suivit le sentier forestier.

Mais à quelques pas de là, il aperçut une silhouette. En se rapprochant, il vit qu’il s’agissait d’une jeune fille. Elle avait à peu près son âge, des mèches blondes s’échappaient de sa coiffe et ses beaux yeux bleus étaient noyés de larmes. En regardant mieux, Erwan s’aperçut que sa cheville était gonflée. Elle avait dû se la fouler et voilà qu’à présent, elle avait le plus grand mal à marcher pour rentrer chez elle. Elle s’appuyait sur un gros bâton ramassé dans un fourré et chaque pas lui arrachait une grimace de douleur. Elle s’arrêta net en voyant le jeune homme et sa mine indécise révélait ses pensées : qui était-il? Que faisait-il là ? Allait-il lui faire du mal ?

Erwan lui sourit et cela sembla la rassurer car elle cessa de pleurer. »Puis-je vous aider, demoiselle ? » demanda-t-il en s’avançant vers elle. Elle lui jeta un regard timide et acquiesça. Il la fit monter sur son dos et la douce chaleur qui émanait d’elle le grisa comme un alcool. Elle s’appelait Marguerite et Erwan songea que ce prénom lui allait bien car elle était belle comme une fleur. Aussitôt, la fille du forgeron sortit de son esprit et il se mit à raconter sa vie, enfin une partie, à sa nouvelle amie.

Son rire, le son de sa voix faisaient battre son cœur un peu plus rapidement. A moins que ce ne fût la fatigue… Il avait proposé tout à l’heure de la ramener chez elle, mais il ignorait à quel point c’était loin ! Ils n’en finissaient plus de traverser des clairières, de gravir des collines parsemées de rochers, d’enjamber des buissons et d’éviter les ronces. A ce train là, quand il retournerait dans son propre logis, il ferait déjà nuit noire ! Il osait à peine imaginer ce qu’allait lui faire son père pour le récompenser de lui avoir fait attendre son retour…

Le jeune homme commençait à avoir des crampes. La fille était fluette certes, mais elle pesait son poids ! Et puis, ses doigts cramponnés à ses épaules lui faisaient mal… mais il n’osait pas le lui dire de peur de la vexer. De toute manière, il s’était engagé à l’aider, il était trop tard pour revenir là dessus. Il serra les dents et continua donc à suivre ses indications. Jamais il n’avait vu itinéraire si compliqué ! S’il n’était pas passé par là, vu l’état de sa cheville, comment aurait-elle fait pour rentrer chez elle ? La pensée qu’il lui avait peut-être sauvé la vie le ragaillardit. Il portait secours à une demoiselle en détresse : voilà un exploit qui était digne des chevaliers de la table ronde !

Il faisait de plus en plus sombre et il n’y avait toujours aucune habitation en vue. Erwan commençait tout de même à se demander si sa compagne connaissait vraiment le chemin du retour et s’ils ne s’étaient pas perdus… Il tourna la tête par dessus son épaule et fut ébloui par le sourire de la jeune fille. Ses cheveux brillaient doucement dans l’obscurité. « Tu ne devines pas qui je suis ? » demanda-t-elle en posant le pied au sol. Il la contempla en silence, incapable de répondre. D’ailleurs, qu’aurait-il dit ? Il se doutait bien qu’elle n’était pas ordinaire : ses vêtements de fille de ferme avaient soudain fait place à une robe brodée d’agent ! Mais il n’était qu’un humble mortel, il se contenta de bafouiller

-… Une fée ?

La jeune fille rit.

-Oui, une fée ! Et pas n’importe laquelle : Je suis Viviane, la Dame du Lac. N’as-tu jamais entendu parler de moi ?

Elle lui caressa la joue avec douceur. Le jeune homme frémit. On racontait tant de choses sur les fées ! Comme elles pouvaient être cruelles parfois, si vous aviez le malheur de leur déplaire, mais aussi comme elles pouvaient se montrer généreuses avec ceux qui avaient su s’attirer leurs bonnes grâces!

-Veux-tu que je réalise ton souhait le plus cher ? susurra-t-elle. Tu m’as aidée sans savoir qui j’étais et sans rechigner : cela mérite une récompense ! Ne parle pas ! Laisse moi deviner ce qui te ferait envie… De l’argent ? Des bijoux ? L’amour ?… Non, ton destin est plus noble que cela. Sais-tu que je suis la marraine de Lancelot du Lac ? C’est moi qui aie fait de lui ce qu’il est ! Aimerais-tu lui ressembler ? Voudrais-tu devenir un chevalier ?

Devenir chevalier ? Ne pas finir paysan comme son père, toujours les pieds dans la boue ? Il n’avait pas besoin de réfléchir avant de donner sa réponse ! Il la suivrait jusqu’en enfer si elle le voulait ! Il saisit la main qu’elle lui tendait et se laissa entraîner par elle à travers les bois. Sa fatigue s’était envolée et il courait derrière elle, ses pieds touchant à peine le sol. Elle le mena au bord d’un lac. Les eaux en étaient si sombres que les étoiles ne s’y reflétaient pas. « Voici mon royaume, dit-elle. Suis moi, sois sans crainte. En tenant ma main, tu pourras traverser les flots sans dommages. Grâce à mon pouvoir, tu pourras respirer sous l’eau. Veux-tu toujours m’accompagner ? Pour toute réponse, Erwan serra sa main plus fort et commença à s’avancer dans l’eau. Il lui sourit avec confiance avant d’entrer tout entier dans le lac.

La fée eut un affreux ricanement en émergeant seule des flots. Ses cheveux raccourcirent, perdirent de leur fluidité, jusqu’à ne plus former que des pics rêches sur le sommet de son crâne. Ses yeux s’étrécirent, changèrent de couleur devenant aussi rouges que la braise, sa taille diminua et ses traits si charmants et si féminins s’évanouirent pour ne plus laisser la place qu’à la face cruelle du plus vilain des korrigans. Le jeune mortel avait détruit son habitat, ce chêne séculaire du haut duquel il jouait ses plus méchants tours aux passants imprudents… mais l’outrage était réparé puisque à présent, il nourrissait les poissons ! Il rit encore en repensant à la naïveté du gamin et le cœur joyeux, il partit à la recherche d’un nouvel abri d’où accomplir ses méfaits…

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