Entre mes murs

 

Vue de l’extérieur, ma maison n’est pas si mal. C’est même une très belle demeure. Ma famille habite là depuis plusieurs générations. Mon grand-père avait fait construire une nouvelle aile à l’ouest, mon père lui, a rajouté un étage. Moi qui suis la dernière de la lignée, je n’ai touché à rien. Les murs sont restés les mêmes. Je n’en ai fait bouger aucun. C’est aussi vrai pour la tapisserie : c’est celle de mon enfance. Certes elle est un peu défraîchie et à certains endroits franchement moisie. Mais j’aurais des scrupules à la faire enlever. C’est une vieille compagne. Elle m’a vue naître, faire mes premiers pas… pas question que je m’en débarrasse !

L’escalier en bois mériterait bien une petite restauration… mais sans ses grincements si chers à mon oreille, il ne serait plus lui même. Et puis, je sais exactement quelles sont les marches à éviter, celles qui sont pourries ou celles qui sont seulement fragiles. La nuit, il m’est arrivé de le monter et de le descendre sans allumer la lumière. Le toit est un peu plus préoccupant… Les tuiles tombent comme des dominos, les unes après les autres. Au nord de la maison, une grosse poutre s’est effondrée, entraînant avec elle une partie de la toiture. Un voisin m’a dit que j’avais sûrement des termites : je me suis sentie insultée. C’est comme s’il m’avait accusée d’avoir des poux ! J’ai fait tendre des bâches afin de colmater les trous… Je n’ai pas les moyens de payer les réparations.

Les jours de pluie, une véritable lutte s’engage entre le ciel et moi. Je parcours la maison dans tous les sens, à la recherche d’ustensiles pour recueillir l’eau… Toute ma vaisselle y passe. Le grenier est couvert de bassines, de pots, de casseroles, de verres… transformé par le bruit des gouttes en espèce de carillon géant. J’aime ma maison, malgré son âge et son état. Du moins, c’est ce que je ressens la plupart du temps. Ces derniers jours cependant, ses murs m’ont paru plus étriqués que jamais. Je me sens oppressée, j’ai envie d’espace… Quand je jette un coup d’œil par la fenêtre, je me plais à m’imaginer ailleurs, à des lieues d’ici, dans des contrées lointaines et exotiques. L’appel de l’aventure est si fort qu’il me semble parfois que je vais y céder.

La vérité est tout autre évidemment. Je ne suis pas libre. Je suis bien obligée d’aimer cette demeure puisque j’en suis prisonnière. Une drôle de prison, certes… Il n’y a pas de barreaux aux fenêtres, les portes ne sont pas verrouillées et quand bien même le seraient-elles, je crains qu’un seul coup d’épaule suffise à les défoncer. Il n’empêche que je ne suis pas libre. Ou plutôt, ma liberté a des contours : ceux du jardin précisément. Je ne peux pas aller au-delà de la clôture. Et encore je n’y vais que rarement. A quoi bon ? Il n’y a rien à voir par là, rien que je n’aie déjà vu. Seul mon chien trouve du plaisir à s’y promener. Moi je reste à la fenêtre et je le regarde s’approcher des frontières de mon domaine. Que se passerait-il si un jour il décidait de se faufiler sous la barrière ?

C’est mon seul compagnon. Sans lui, ma situation deviendrait intenable… et s’il se sauvait, je ne pourrais pas le suivre. J’en ai la conviction. Je me retrouverais alors sans personne dans ma prison. Je crois que je deviendrais folle. Pourtant, un jour ou l’autre, il faut bien que je m’attende à le perdre. Il a déjà treize ans. C’est un beau vieillard. Chaque fois que la pensée de sa mort m’effleure, je la repousse avec agacement. Mais elle revient de plus en plus souvent. Elle se cramponne quelque part dans ma tête. Ça va arriver. C’est inévitable… et la solitude me tuera moi aussi. Je mourrai à mon tour, enfermée dans ma maison et personne n’en saura rien. En tout cas, pas avant que mon corps n’aie commencé à se décomposer suffisamment pour que l’odeur dérange mes voisins.

J’ai alors une vision très nette de mon cadavre couvert d’asticots grouillants. J’ai horreur de ces bestioles, j’ai horreur de la mort, de la solitude et même… Oui, j’ai horreur de cette maison ! Je ne peux plus rester là. Je dois essayer de sortir, par n’importe quel moyen. Traverser le jardin n’est pas un problème. Mon chien sur les talons, je parviens même assez sereinement jusqu’au portail. Mais lorsque j’amorce le geste pour l’ouvrir, le signal retentit. Impossible d’aller plus loin. Il y a une autre issue, derrière la maison. Un portail plus petit qui ne donne pas sur la rue. Je me dirige vers lui d’un pas tranquille. Enfin, je m’efforce de rester tranquille. Mon chien lui, est à la fête. Il tourne joyeusement autour de moi en jappant. Me voir rester aussi longtemps dehors, pour lui ça tient du miracle. Il m’escorte jusqu’au bout, puis s’assoit en attendant la suite.

Il m’observe tandis que je pousse d’une main tremblante le loquet. Son regard se fait interrogatif ( à moins que ce ne soit mon imagination) lorsque je pousse du bout des doigts le portail. Le passage est ouvert, je n’ai plus qu’à m’y glisser… mais ce n’est pas si simple. Dans mon dos, le maison et son ombre imposante me rappellent sa présence. Je commets une erreur : je regarde en arrière et le vertige me saisit. J’essaie de le combattre, j’inspire profondément, les yeux fermés. Il faut que je reste concentrée. Je n’ai que quelques pas à faire et je serai à l’extérieur.

Oui mais je n’arrive pas à oublier la maison… mon chez moi, ce havre de paix où je suis en sécurité. Qui sait ce qui m’attend dehors ? Quels dangers sont tapis là, attendant que je sorte ? Et puis, je risque de rencontrer des gens inconnus… J’ai la nausée soudain. Une sueur traîtresse dégouline le long de mon dos. Je vais avoir un malaise. Si je passe le portail, c’est sûr je vais m’écrouler. Alors je recule, comme toujours, vaincue par ma phobie du monde extérieur, cette phobie qui me tient prisonnière dans ma propre demeure.

 

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