L’homme au chapeau

C’est arrivé pendant le cours d’éducation physique. Je savais que le prof était un sadique, mais j’ignorais que c’était aussi une grosse brute. Je suis plutôt sportif alors, une fois sur deux, je suis désigné pour la démonstration de l’exercice à exécuter. Ce jour-là, mon partenaire était le prof. Il devait nous montrer comment réceptionner un ballon au volley-ball.

Le cours avait lieu dehors car une autre classe occupait le gymnase. Je l’ai vu esquisser le geste qui allait m’expédier au tapis, mais une fois que le ballon s’est envolé, je ne me suis plus souvenu de rien. J’ai dû le prendre en plein visage. Quand je suis revenu à moi, plusieurs paires de pieds étaient assemblées autour de ma tête.

Je me suis redressé lentement. La voix de l’infirmière, venue en catastrophe, me conseilla de prendre mon temps. Tandis que je recouvrais peu à peu une vision normale, une image singulière se présenta à moi. Un homme vêtu d’un manteau et d’un chapeau noirs traversait le terrain de tennis. Il tenait d’une main son col serré comme s’il avait froid, bien que l’air fût doux. Mais le plus étrange, c’est que ses pieds ne semblaient pas toucher le sol… Soudain, il s’est volatilisé !

Personne d’autre que moi n’a réagi, aussi ai-je compris que j’étais le seul à l’avoir vu. Était-ce dû au choc que j’avais reçu ? Ce devait être une hallucination… J’ai préféré garder ça pour moi.

Je n’y ai plus repensé jusqu’à l’été suivant. Je passais mes vacances chez mes grands-parents, à la campagne. J’y avais mes habitudes, mes amis, car c’était un endroit où je venais régulièrement. D’année en année, nous prenions plaisir à nous redécouvrir, à confronter nos expériences. Le plus âgé d’entre nous, Vincent, était aussi celui qui avait les meilleures idées… enfin, les plus délirantes !

Il nous entraîna jusqu’à un pont qui enjambait une crevasse. Nous nous trouvions à une hauteur vertigineuse et tandis que nous étions penchés au-dessus du vide, il nous mit au défi de faire un saut à l’élastique du haut du pont. Je ne résiste jamais très longtemps à un défi : évidemment, je me suis porté volontaire. Vincent avait apporté tout un équipement dans son sac à dos… il savait bien que je me jetterais à l’eau !

Une fois harnaché, je suis monté sur la rambarde. Surplomber le vide, voir le paysage à des kilomètres à la ronde, sentir le vent dans mes cheveux… tout cela me grisait. Mais alors que je m’apprêtais à me lancer, il apparut. L’homme du terrain de tennis, toujours vêtu de la même manière. Il se tenait en suspens, face à moi. Il me regardait paisiblement, comme s’il était naturel qu’il se trouve là. Mes copains continuaient à plaisanter entre eux. J’étais donc, une fois de plus, le seul à détecter sa présence…

Je ne sais pas pourquoi, mais tout d’un coup, j’ai ressenti de la peur. Ça ne venait pas de l’homme… après tout, il n’était sûrement que le fruit de mon imagination. Non, brusquement j’étais pris de vertige. Je n’avais plus envie de sauter à cause de cette certitude qui accaparait mon esprit : j’allais me louper. J’ai renoncé, sous les moqueries de mes camarades. En me débarrassant de mon harnachement, je me sentais honteux. Sentiment qui disparut lorsque Vincent s’exclama en récupérant son bien : « Merde, mon vieux ! Heureusement que tu n’as pas sauté… Regarde cette sangle, elle est complètement pourrie ! »

La rentrée est arrivée trop vite, comme toujours. J’avais du mal à reprendre le rythme… surtout le matin quand mon réveil sonnait. A la fin du mois de septembre, je me traînais encore. Comme de juste, ce matin-là, j’étais de nouveau en retard. Le prof principal m’avait averti que la prochaine fois que je ne serais pas à l’heure, il me mettrait en retenue. Alors, je me suis mis à courir.

Le lycée se trouvait à moins d’un kilomètre, mais il fallait traverser une partie du centre-ville, ce qui impliquait de nombreuses pauses à cause des feux de circulation. J’ai été patient pour les premiers, mais ensuite, je n’avais plus le temps. Je me jetais devant les voitures, bien obligées de freiner pour me laisser passer.

Pendant que je m’engageais sur une nouvelle voie, je revis l’homme en noir, sur le trottoir d’en face. J’en suis resté pétrifié… et je n’ai pas vu le camion arriver. Il devait rouler très vite, car presque aussitôt après l’avoir entendu, je suis passé sous ses roues.

Je n’ai pas eu mal. Je me suis relevé doucement. Les gens commençaient à accourir. L’homme en noir m’a fait un signe de la main. Je me suis approché et il a ôté poliment son chapeau : « Bonjour, m’a-t-il dit. Heureux de faire votre connaissance… Je suis votre mort ! »

J’ai regardé derrière moi. Sur la chaussée, une femme déployait de vains efforts pour ramener mon corps à la vie.

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