Une vie de chien

 

Non mais quel cirque ! J’étais tranquille, plongé dans le sommeil du juste quand la sonnerie aigrelette du réveil m’a fait bondir ! Mémère a soupiré, elle s’est tournée un peu dans le lit, puis elle a allongé la main pour arrêter l’instrument de torture. Près d’elle, Pépère a rouspété… il a raison : pas besoin de se lever à six heures quand on est à la retraite ! Mais Mémère ne l’entend pas de cette oreille. Elle s’obstine à respecter les vieux horaires, même s’ils ne servent plus à rien !

La voilà qui se lève tout doucement. Ses articulations la font souffrir, elle n’est plus aussi rapide qu’avant. Elle enfile sa robe de chambre, chausse ses pantoufles et hop ! Ni une ni deux, elle fond sur moi, me prend dans ses bras sans se demander si je ne préférerais pas rester dans mon panier et se met à gazouiller : « Bonjour mon bébé ! Comment il va , le bébé à sa maman ?  » Ensuite, elle m’embrasse. Je déteste ce rituel. D’abord, j’ai douze ans et à douze ans quand on est un chien, on n’est plus un bébé ! Et malgré le duvet qui orne sa lèvre supérieure, elle n’est pas assez velue pour être ma mère… enfin, au saut du lit comme ça, j’aimerais mieux ne pas sentir son haleine : j’ai la truffe sensible !

Le petit déjeuner… le moment où je reste sous le siège de Pépère. On est solidaires tous les deux. Mémère nous a mis au régime. Il paraît que c’est pour notre bien. N’empêche que quand elle ne regarde pas dans notre direction, avec Pépère on se partage des tartines beurrées. Après, elle m’appelle pour me servir mes croquettes. C’est fade, c’est sec et ça me fait mal aux dents, mais elle me dit en me caressant l’échine : « Il est content mon Titi hein ? Il aime ça, hein, le Titi ? » Je bats frénétiquement de la queue pour qu’elle me lâche un peu, puis je gratte à la porte pour sortir.

Normalement, je devrais avoir la paix et faire mon pipi matinal en toute sérénité… Seulement, Mémère me guette. Je la vois me lorgner par la fenêtre. Elle me surveille car d’après elle, je ferais crever ses fleurs en levant la patte dessus. Terrible injustice ! C’est Hector, le basset hound des voisins ! Je reconnaîtrais son odeur entre mille ! Mais allez faire comprendre ça à Mémère, vous ! Pour m’en payer une tranche, j’arrose exprès le rhododendron. Et là, ça ne loupe pas… Je l’entends hurler : « Vilain Titi ! Hou ! qu’il est vilain ce Titi… » pas contente Mémère ! Ça lui apprendra à me priver de mon intimité ! Est-ce que je la suis aux toilettes moi ? Les humains sont d’une indiscrétion…

Comme Mémère est fâchée, je me replie du côté de Pépère. Le matin, il ne fait rien d’autre que s’asseoir devant la télé et moi, ne rien faire, ça me convient. Je saute sur le canapé près de lui et je pique un roupillon. Je viens à peine de fermer les yeux que Mémère revient. Pauvre Pépère qui en prend plein les oreilles ! Apparemment, il a oublié qu’aujourd’hui, on avait rendez-vous…

Rendez-vous ? Ce mot me met en alerte. La dernière fois que je l’ai entendu, ils m’ont traîné chez le vétérinaire. Pas gêné ce type ! On ne se connaissait même pas et il est allé farfouiller dans certains endroits de mon anatomie… ben, où je n’aime pas qu’on farfouille; voilà ! Vite, je descends du sofa et je file ventre à terre vers la porte de la cuisine. Ils ne m’auront pas ! Foi de Titi ! Je contourne les meubles en tricotant des pattes, mais sur le carrelage ça glisse et soudain, Mémère m’attrape par la peau du dos.

Le mousqueton de la laisse se referme sur ma liberté. Ah, le triste bruit ! Pépère, ce traître, s’est mis au volant. Je pleure un peu, j’essaie de les attendrir, mais Mémère a un cœur de pierre. Elle me tient fermement sur ses genoux et me lance un sec « Tais-toi ! » sans même me regarder. Je m’en fiche, le véto, je vais lui mordre les doigts, histoire de lui apprendre à ne pas les laisser traîner ! L’idée me réjouit tellement que je suis presque déçu quand on passe devant son cabinet sans s’arrêter.

Nom d’une truffe ! Où est-ce qu’on va ? Pépère s’engage dans une rue que je ne connais pas. Il s’arrête devant un coquet petit pavillon. Sympa cet endroit, me dis-je en les suivant en toute innocence. Soudain, l’odeur me fait retrousser les babines : ça sent la peur ! D’autres chiens sont passés par ici et ont laissé des effluves, comme un message pour dire « Danger ! N’entre pas là ! » Mais c’est trop tard. Je le comprends en voyant une femme serrer la main à Mémère avant de se pencher sur moi en murmurant : « En effet, il y a du travail »…

De retour dans la voiture, je ne décolère pas : les gredins ! Les bandits ! Maudits soient-ils ces bourreaux à deux pattes ! C’était un salon de toilettage ! On m’a savonné, étrillé, astiqué, brossé… Mes tortionnaires m’ont même coupé les griffes ! Encore heureux qu’ils ne m’aient pas limé les crocs ! Et le pire de tout : ils m’ont parfumé. J’en ai des palpitations dans la truffe… un truc à vous priver de flair !

Mémère est contente. Elle dit que je suis beau et elle me renifle en répétant que maintenant je sens bon aussi… Attends un peu qu’on descende de la voiture et tu verras ! La première flaque de boue, la première crotte rencontrée : je vais me faire un plaisir de me rouler dedans !

Publicités

Un commentaire sur “Une vie de chien

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :