Une vieille peur

 

Elle a surgi au détour du couloir et m’a prise par surprise. J’ai sursauté et ai amorcé un pas pour rebrousser chemin, mais il est déjà trop tard : elle me tient sous son terrible regard. Ses yeux sombres, cernés de rouge ne me lâchent plus. Je suis tétanisée. Comme je les déteste ces prunelles qui me sondent, qui vont au plus profond de moi pour m’extirper tous mes secrets, mes hontes et mes faiblesses… toutes ces choses que je voudrais tenir cachées. Je me sens redevenir enfant lorsque ma mère se tenait devant moi, dressée de toute sa hauteur et qu’elle m’accusait d’un ton qui me glaçait le sang, de lui avoir désobéi.

Elle devinait le moindre de mes écarts, débusquait toutes mes mauvaises pensées… et se faisait un devoir de me remettre sur le droit chemin. C’est son regard que je vois à présent. Ce regard chargé de colère et de mépris qui m’annonçait les pires châtiments… J’avais appris à le craindre et la leçon était si bien sue que près de quarante ans après, la peur et l’amertume me serrent de nouveau la gorge rien qu’en l’apercevant.

La ressemblance ne s’arrête pas là : c’est aussi le même menton crispé par la rage permanente qui était la sienne, les mêmes plis sévères aux coins des lèvres et les mêmes rides aussi qui lui barraient le front et qui marquaient son visage, entre les sourcils, lui donnant un air toujours fâché.

Je reste longtemps à la regarder au fond des yeux, à détailler sa silhouette, ses mimiques, ses cheveux… et là encore, dans la négligence des longues mèches qui sortent de son chignon, dans la façon qu’elles ont de se redresser en pics agressifs, je retrouve encore et toujours ma mère.

Sous le choc, je couvre ma bouche de ma main et elle fait de même. C’est à cet instant que mon mari apparaît dans le cadre. Par-dessus mon épaule, il contemple mon reflet dans le miroir du couloir, sourit et dit : « Eh oui ma chérie, toi aussi tu vieillis ! » Je hausse les épaules comme si je m’en moquais… mais c’est décidé : dès qu’il aura tourné les talons, je prendrai rendez-vous chez le coiffeur !

6 commentaires sur “Une vieille peur

Ajouter un commentaire

    1. Comme tu dis, ce n’est qu’un reflet et même si nos mères nous transmettent beaucoup de choses (tant génétiquement qu’au niveau de notre éducation), nos personnalités ne sont pas le reflet de la leurs. Je me plais à croire que nous nous construisons aussi beaucoup sans l’aide de personne. Belle et douce journée à toi !

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :