La confession

 

Elle était étendue, ses beaux cheveux blancs étalés sur l’oreiller. Fragile, minuscule dans son lit immense, elle posait un regard d’une infinie douceur sur le père Labbé. C’était une de ses plus fidèles paroissiennes et lorsqu’elle l’avait fait demander, le jeune prêtre était venu aussitôt.

-Bonjour Madeleine, avait-il dit en s’asseyant à son chevet. Comment allez-vous ?

-Mal… ou bien, c’est une question de point de vue car je m’en vais rejoindre Notre Seigneur. J’ai besoin de vous confesser mes fautes pour partir l’âme en paix.

-Vos fautes ? releva le prêtre réellement surpris. Il ne connaissait pas de personne plus pieuse que Madeleine. Il était même intimement convaincu qu’elle aurait pu lui enseigner des choses sur les saintes écritures, tout homme d’église qu’il était.

La vieille dame eut un sourire triste.

-Oui mon père, dit-elle, j’ai péché… Je me suis adonnée à un des sept péchés capitaux : la gourmandise.

-Le prêtre hocha la tête. A vrai dire, c’était le seul péché plausible pour une si gentille vieille dame !

-Qui n’a jamais succombé à un tel péché ? fit-il doucement.

-C’est que… je n’y ai pas succombé qu’une fois. Ce vice est en moi, vous comprenez ? En plus, si on en croit Saint Thomas d’Aquin, j’ai commis ce péché de toutes les manières imaginables…

Elle soupira et ferma les yeux. Le père Labbé crut qu’elle était peut-être lasse, mais en fait elle se concentrait. Quand son regard se posa de nouveau sur lui, elle se lança :

-Thomas d’Aquin condamne d’abord le péché qui se permet de manger trop tôt… C’est tout moi ça ! L’heure du déjeuner est toujours trop lointaine. J’ai bien essayé de me raisonner et d’attendre midi tapante par exemple, pour me mettre à table. Mais au lieu de cela, mon esprit dresse l’inventaire de tout ce qui se trouve dans mes placards, mon réfrigérateur… enfin, de tout ce qui est comestible. Alors je grapille : un fruit, un gâteau sec, un morceau de pain. Je sais que c’est mal, mais je n’y résiste pas.

-Qui vous jetterait la pierre ? Je suis sûr que Notre Seigneur n’y voit pas d’offense.

La vieille dame posa sa main sur le bras du prêtre.

-Ce n’est pas tout vous savez ! Ensuite est coupable, celui qui mange des mets trop coûteux… Ce que je fais régulièrement : tous les mardis, quand le boucher passe avec sa fourgonnette, je lui achète un beau morceau de viande et je ne regarde pas à la dépense.

Le prêtre rit :

-Ce n’est pas un péché, Madeleine… De la viande une fois par semaine…

-Mais j’aime ça ! J’en salive d’avance, rien que d’en parler !

-… et c’est naturel ! Votre corps a des besoins, vous êtes humaine !

-Bien ! Et « Nimis » alors ?

-« Nimis » ?

-Oui : « manger trop » ! Cela aussi est interdit. Le dimanche, je déjeune chez mon fils. Son épouse est un vrai cordon bleu. Tout ce qu’elle met sur la table est bon : de la plus simple salade au plus élaboré des plats en sauce… Evidemment, je ne peux pas faire autrement que de goûter à tout.

-Evidemment… répéta le père Labbé sans cacher son amusement.

-Oui, mais je mange même si je n’ai plus faim !

-Bien sûr, je vois ce que vous voulez dire Madeleine… Mais que penserait votre bru si vous ne faisiez pas honneur à sa cuisine ? C’est de la charité chrétienne !

-Et « Ardenter » ? « Manger avec trop d’impatience » ? Là, mon père, il ne s’agit pas de charité, n’est-ce pas ? C’est bien un péché… A chaque fois qu’il y a un beau dessert en fin de repas, je mange comme une goulue pour y arriver plus vite ! Surtout quand il s’agit de pâtisseries…

-Bon, celui-là je vous l’accorde, encore que d’après moi, ça reste humain.

-Mais ce n’est pas fini ! s’exclama Madeleine en se redressant (la liste de ses « péchés » avait mis de la couleur sur ses joues). Il y a aussi « studiose » : « manger avec trop de goût » !

-Si Dieu n’avait pas voulu que nous prenions plaisir à manger, il ne nous aurait pas dotés du sens du goût !

-Peut-être l’a-t-il fait pour nous mettre à l’épreuve ? Et je ne me suis pas montrée digne, une fois de plus. C’est sans doute la part la plus honteuse de mon vice…

Elle baissa la voix, de plus en plus rouge.

-Tous les soirs, avant de me coucher, je mange des sucreries. J’y prends un plaisir coupable… Vous savez, ces petits caramels enrobés de chocolat… quand ils me fondent sur la langue… Oh, je me pâmerais comme une jeune fille !

Le prêtre sourit.

-Je pense pouvoir vous accorder l’absolution de vos péchés, dit-il. Il n’y a rien d’autre, n’est-ce pas ?

-Non, mon père… répondit-elle en retombant sur son oreiller.

En quittant la vieille dame, le jeune prêtre songea qu’il était bien plus coupable qu’elle… N’avait-il pas cet après-midi même, cédé au péché de gourmandise, cumulant toutes les fautes possibles en une seule fois ? Il se revit à la pâtisserie, achetant des gâteaux hors de prix : des macarons, ses préférés. L’heure du dîner était encore loin, mais il les avait dévorés en un clin d’oeil, le sachet tout entier, sans la moindre sensation de faim… Puis il s’était délecté de leur goût, de leur parfum délicieux.

Il ne pouvait pas avouer cela à Madeleine. C’est qu’elle y tenait à ses petits péchés ! Une fois par mois environ, elle le faisait appeler parce qu’elle était « mourante »… Depuis le temps que ça durait, ils avaient presque épuisé la liste des péchés capitaux. Le père Labbé frissonna : il ne restait plus que la luxure.

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