Pard : chapitre 1

L’an dernier, je participais au Nanowrimo… Depuis, je n’ai pas retouché le texte que je vous livre, tel quel, ici. Toute remarque, suggestion ou conseil pour le retravailler sont bienvenus !

     Elle n’avait pas passé les portes du village que toute une meute était déjà à ses trousses. En tête, courait son propre père, probablement le plus acharné de ses poursuivants, ensuite venait sa mère et tous ses frères et sœurs. Ils avaient tous adopté leur forme animale : loup, chien, ours ou blaireau. Pard elle, disposait d’un avantage non négligeable : elle pouvait, à sa guise, sélectionner la forme qui lui convenait le mieux. C’est donc en léopard qu’elle les distança d’abord, puis quand l’écart fut creusé, en antilope pour poursuivre sa course sans s’épuiser. S’ils la rattrapaient, elle ne donnait pas cher de sa peau. Son talent pour changer de forme était justement ce qui lui valait la haine des siens aujourd’hui.

     Les gens comme elle n’étaient pas censés exister. Adopter plus d’une forme animale était contre-nature pour les métamorphes. Chacun trouvait son animal totem au cours de son enfance et y restait fidèle jusqu’à la fin de ses jours. Pard avait vite compris que ses capacités allaient bien au-delà de la norme. La transformation demandait beaucoup d’efforts et un peu de temps à ses frères. Elle changeait de forme de manière instantanée, sans même y penser. Elle n’avait pas vraiment d’animal totem puisqu’elle pouvait tous les imiter, mais pour garder son secret et préserver son existence, elle était aux yeux de tous un chat…

     « Un mignon chaton » comme on le disait chez elle, la plaignant un peu d’être aussi faible. Effectivement, elle ne semblait guère impressionnante dans sa peau de petit félin.  Stoïquement, elle écoutait les moqueries, les mots un brin méprisants sur ses talents, écartant juste d’un coup de griffes les mains des audacieux qui voulaient la gratouiller derrière les oreilles. Elle trouvait même quelques avantages à être un chat. On lui laissait la meilleure place au coin du feu et elle pouvait admirer le paysage depuis les toitures où personne ne s’étonnait de la voir. 

     La vie lui était douce, même au sein de son clan plutôt rude. Là où les petits humains étaient choyés et protégés, les jeunes métamorphes devaient apprendre à se débrouiller seuls pour se nourrir et on n’hésitait pas à les laisser au beau milieu de la forêt, livrés à eux-mêmes. Pard jouait le jeu. Elle chassait de petites proies, oiseaux, souris, sous les yeux des adultes qu’elle devinait embusqués dans les buissons. Dès qu’ils tournaient le dos, elle filait ventre à terre vers un village d’hommes où elle avait ses habitudes. Elle montait sur le rebord de la fenêtre d’une maisonnette un peu isolée et grattait le volet. Une vieille femme venait lui ouvrir et la laissait entrer. 

     Elle était un peu chez elle ici. Cette vieille, c’était « sa » vieille. Une gentille grand-mère qui lui avait installé un coussin moelleux devant la cheminée. Une écuelle de poisson, de lait ou de viande l’attendait, selon ce que la pauvre femme avait pu se procurer dans la journée. En échange, Pard l’autorisait elle et elle seule, à lui prodiguer des caresses quand elle venait se lover sur ses maigres cuisses. Consciente du privilège octroyé, la vieille lui murmurait des mots doux et des compliments dont la jeune métamorphe était plus avide. Au petit matin, elle se postait devant la porte et la vieille la laissait sortir et retourner près des siens.

     Telle était sa vie et Pard n’aurait jamais songé à en changer si le destin ne s’en était chargé pour elle. Enfant, on la laissait relativement libre et tranquille, mais l’adolescence vint bouleverser les choses. Comme toutes les filles de son âge, elle vit son corps changer, quelques formes apparaître et surtout, des regards malsains se poser sur elle. Ce n’était pas seulement les garçons de son âge qui lui tournaient autour. Ceux-là, elle n’avait aucun mal à les repousser. Non, celui qui l’inquiétait était surnommé « le taureau », terrible bison sous sa forme animale. Son véritable nom était Aldébaran. Il comptait une dizaine d’années de plus que la jeune fille qu’il couvait de regards jaloux et qu’il suivait comme son ombre, attendant le moment propice pour la coincer dans un endroit isolé. 

     Pard était une chasseuse dans l’âme. Se sentir traquée lui déplaisait souverainement. Son agilité et sa rapidité lui sauvèrent la mise plusieurs fois, mais loin d’être découragé, son vilain soupirant en fut tout émoustillé. Elle le trouvait de plus en plus souvent sur son chemin. À force de la surveiller, il arrivait même à anticiper ses mouvements et elle le rencontra plus d’une fois le soir, alors qu’elle se rendait chez la vieille. Elle lui échappait en atteignant en quelques bonds la ramure des arbres où ce gros lourdaud ne pouvait la suivre. Mais un jour, il parvint à la surprendre en jaillissant sous son aspect de bison. Elle évita partiellement sa charge, mais se retrouva au sol, un peu sonnée. Il en profita pour la serrer contre lui.

     Il déposa un baiser humide, presque gluant dans le creux de son cou en grognant de plaisir. 

— Je te tiens enfin mon petit chat ! triompha-t-il en plaquant un autre baiser tout aussi répugnant sur ses lèvres. Allons, calme-toi ! Tu vas aimer la suite, je t’assure…

Pard s’immobilisa, les yeux étincelants de colère.

— Si tu ne me lâches pas tout de suite tu vas le regretter, déclara-t-elle. 

— Te lâcher ? ricana-t-il en essayant de passer sa grosse main sous sa tunique. Pas avant de t’avoir fait mienne ! Arrête de gigoter, tu verras que c’est agréable.

La jeune fille sentit son pouvoir la submerger tandis que sa fureur s’embrasait. Aldébaran croyait tenir un chat entre ses bras, c’est une panthère toute griffes dehors qui se jeta sur lui et lui laboura le torse et le visage avant de s’enfuir vers le village des hommes. Elle ne reprit sa forme de chat que parvenue sous la fenêtre de la vieille qui l’accueillit comme de coutume. En boule sur ses genoux elle finit par s’assoupir, se sentant enfin en sécurité.

     Des cris la réveillèrent soudain suivit d’un bruit fracassant qui fit trembler la maison.  La vieille dans son lit hurla de terreur lorsque la porte vola en éclats. Un bison au mufle ensanglanté se tenait dans l’embrasure. D’un regard il embrassa la situation. Le petit foyer douillet où Pard avait trouvé refuge alluma une lueur féroce dans son regard, puis il chargea la vieille.  Elle mourut probablement sur le coup, mais il la piétina avec rage sous les yeux épouvantés de la jeune fille qui fila à toute allure chercher le secours de ses parents. Aldébaran ne perdait rien pour attendre ! Ce qu’il avait fait à cette femme innocente, elle le lui ferait payer cher ! 

     Rien ne se passa comme elle l’avait prévu. Sa famille au grand complet l’attendait. Si le taureau n’était pas venu se venger tout de suite, c’est qu’il avait d’abord pris la peine de la dénoncer au conseil du clan dont le verdict avait été sans appel : les monstres comme elles étaient dangereux et devaient mourir. C’est à sa famille qu’il appartenait d’appliquer la sentence. En la voyant arriver, son père s’avança le premier. Elle avait toujours trouvé qu’il avait fière allure quand il devenait loup, mais aujourd’hui, elle ne voyait qu’un prédateur, la gueule béante, prêt à la dévorer. Sa mère, magnifique sous son pelage de chien de berger, était toute aussi menaçante. Elle ne trouva pas plus d’indulgence chez ses frères et sœurs qui avaient eux aussi revêtu leur forme sauvage et qui n’attendait qu’un geste de leur père pour commencer la curée.

     Il poussa un unique grondement et tous se jetèrent en avant. Pard ne les avait pas attendus. Dès qu’elle avait  compris ce qui l’attendait, elle avait pris la fuite. Elle courut longtemps et ne s’arrêta que lorsque ses pattes sanglantes et douloureuses refusèrent de la porter plus loin. Elle se traîna jusque sur le bord d’un petit ruisseau et trempa son museau dedans. L’eau vint soulager sa soif, mais son cœur n’était que chagrin et rage. La sagesse aurait voulu qu’elle s’en aille le plus loin possible, mais elle ne voulait pas partir avant d’avoir châtié Aldébaran. Elle devait bien ça à la vieille ! Pour l’heure, elle se contenta de s’étendre sur place en quête de repos. La fatigue la plongea dans le sommeil, mais le sommeil la mena de cauchemar en cauchemar.

     Elle perdit le fil des jours pendant que son corps se remettait péniblement. La tristesse s’était cachée dans un recoin de son cœur entièrement envahi par la haine. Une haine froide, implacable qui lui laissait les idées claires. Quand elle en aurait fini avec lui, la vie d’Aldébaran serait piétinée comme il avait piétiné la vieille. En attendant, elle se livra à une activité toute nouvelle pour elle : exercer son pouvoir. Elle testa de nouvelles formes animales, s’appropria leur essence en notant les avantages et les inconvénients de chacune d’elles. Elle constata qu’elle était bien plus anormale qu’elle ne l’avait jamais soupçonné. Pour autant qu’elle le sache, personne n’avait jamais possédé des capacités comme les siennes. 

     Enfin, elle sentit que le moment était venu. Elle était enfin prête ! Lentement, prudemment, elle se dirigea vers son ancien village et grimpa sur l’arbre le plus haut pour observer en toute quiétude les habitants. Rien n’avait changé. Son départ n’avait pas perturbé les gens qui vaquaient à leurs occupations habituelles. Aldébaran était dans sa forge, frappant son enclume avec force. Elle eut la satisfaction de constater qu’il était défiguré par ses coups de griffes. Même son œil avait disparu sous de grossières sutures. Cependant, ce n’était pas encore assez. Il avait repris ses activités comme si de rien n’était. Il avait encore un toit, un métier qui lui permettait de subsister et, même si elle l’avait toujours trouvé repoussant, un avenir. Il pourrait potentiellement prendre femme et fonder une famille, trouver le bonheur et jouir tranquillement de la vie. C’était intolérable ! La vieille n’avait plus rien de tout ça… Quant à Pard, elle n’avait plus de famille, plus de maison, plus de nation. Jusqu’à son dernier souffle, elle resterait une paria.

11 commentaires sur “Pard : chapitre 1

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  1. Quel que soit le monde où l’on vit, qui que l’on soit, être différent est apparemment toujours mal perçu…
    Je rêve d’un monde où l’on regarde l’autre sans jamais le juger…
    Beau texte, toujours aussi fluide et agréable à lire, j’ai été happée par le destin tragique de Pard.
    Bises du sud, Sandra.

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  2. Rien à dire, à chaque fois tu m’embarques et je me laisse porter! Pourtant le fantastique ce n’est pas forcément ma tasse de thé mais je dois dire que tu sais créer une atmosphère, des personnages auxquels on s’attache aussi.
    La différence, une chance bien souvent mise à mal.
    Je file lire la suite Sandra. Merci!

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    1. Bonjour Marie ! La différence, c’est un sujet qui me touche… J’y suis confrontée par rapport à ma fille qui est une rêveuse et une solitaire, ce qui inquiète son enseignante (quinze jours après la rentrée, elle nous a convoqués pour en parler). Pourtant, nous devrions tous être fiers de nos différences, c’est ce qui nous rend unique et enrichit nos échanges avec les autres. Merci d’être venue me lire. Bisous d’ici !

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      1. Bonjour Sandra, le système scolaire met vite des étiquettes et s’inquiète aussi trop.
        Rêveuse et solitaire, je vois bien! Rien de bien dramatique. Mais dès qu’on sort du lot, on voudrait nous faire revenir dedans.
        Plein de pensées pour toi et ta puce.

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      2. Dans le même entretien, elle m’a aussi dit que scolairement, mes enfants sont plutôt en avance sur les autres et que ma fille avait toujours le sourire… du coup, quand elle m’a parlé pédopsychiatre et autres thérapeutes, je n’ai écouté que d’une oreille. Oui, le système scolaire n’est pas adapté aux individus et c’est bien dommage !

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      3. Je ne me souviens pas exactement de l’âge de tes enfants, mais j’ai vu quantité de pedopsy et psy quand j’étais petite et tous ont dit « tout va bien, c’est juste son caractère! »
        En effet pas nécessaire de consulter ni de s’alarmer pour rien. Et puis si scolairement tout va bien et qu’en plus elle a le sourire, c’est qu’elle est tout simplement bien comme elle est!

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      4. C’est ce que je pense aussi. Ils auront cinq ans en février prochain, mais leurs caractères sont déjà bien dessinés. Samuel est le plus exubérant et Adeline à l’inverse, intériorise beaucoup. Personnellement, je les trouve très complémentaires. J’ai tellement vu de gamins bourrés de médocs qui les privaient de leur personnalité (j’ai travaillé plus de quinze ans dans l’Education Nationale), que je ne veux pas que ça arrive à mes enfants (je ne le permettrai pas de toute façon). Oui, ils ont bien comme ils sont tous les deux !

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