Pard : chapitre 10

     Vivre parmi les chats, c’était oublier le temps qui passe et se consacrer à l’instant présent. Ils chassaient quand ils avaient faim, jouaient et escaladaient les arbres quand bon leur semblaient et surtout, ils dormaient dans tous les endroits et toutes les positions possibles sans se soucier de l’heure qu’il était. Une seule chose semblait primordiale : défendre le territoire. Quiconque glissait une patte téméraire dans leur clairière était impitoyablement attaqué, traqué et transformé en nourriture pour la communauté. Ils s’attaquaient sans crainte à des animaux plus gros qu’eux, sûrs de l’emporter par le nombre. Pard avait découvert que la plupart des chats sylvestres vadrouillaient dans la forêt et que ceux qui se trouvaient dans la clairière ne représentaient qu’une infime part de leur tribu. « Son » chat avait désormais un nom, il le lui avait révélé entre deux siestes : « Kadis ». La jeune fille s’était sentie honorée. C’était une marque de grande confiance de sa part.

     Kadis avait un statut très particulier parmi les siens. Elle avait fini par comprendre qu’il était plus ou moins le chef des chats sylvestres de cette forêt. On lui cédait la place partout où il voulait s’installer. Il choisissait qui pouvait entrer ou non sur leur territoire. Lors des chasses communes, la meilleure part lui était toujours réservée et nul ne se risquait à manger avant lui. Pard bénéficiait des mêmes privilèges de par son amitié avec lui. C’était très étrange de recevoir les marques de déférence de tous ces chats, ainsi que leurs marques d’affection de plus en plus nombreuses à mesure qu’ils apprenaient à la connaître. Elle se sentait pleinement acceptée et ça la remuait de l’intérieur, surtout quand elle songeait que sa propre mère ne l’avait jamais entourée de ce genre d’amour.

     En compagnie de plusieurs de ses nouveaux amis, elle apprit à mieux connaître la forêt, ses sous-bois paisibles, ses clairières ensoleillées, ses chemins secrets et les lieux, incroyablement nombreux à éviter. Des créatures anciennes et parfois hostiles, telles que les hommes racines, avaient élu domicile dans cette forêt. Kadis lui avait expliqué que les humains ordinaires n’avait accès qu’à une toute petite portion des bois. Le reste leur était invisible, protégé par des sorts puissants. Les esprits animaux régnaient sur les lieux. Ils se partageaient le pouvoir et prenaient les grandes décisions en se réunissant en conseil. Ils avaient à leur service, outre leur propre peuple, des gardiens qu’ils avaient personnellement choisi. Un seul gardien échappait à leur autorité car il avait été choisi quant à lui par Céléna, l’esprit des forêts. Actuellement, il s’agissait d’une gardienne et Pard l’avait déjà rencontrée : Ti Anh, l’elfe qui vivait dans la partie de la forêt accessible à tous. 

     Lors de ses parties de chasse félines, elle avait croisé à plusieurs reprises le disciple de Ti Anh. Il était souvent accompagné par une paire d’oursons encore un peu patauds, mais qui promettaient de devenir de solides animaux. Les chats se mettaient toujours hors de leur route et s’ils chassaient la même proie, ils l’abandonnaient aussitôt au profit des ours. Kadis lui expliqua que c’était par courtoisie et non par peur. Pard avait quand même quelques doutes… Aussi forts et unis furent-ils, les chats pouvaient difficilement rivaliser avec ces énormes bêtes, armées elles aussi de griffes et de crocs. Elle se garda bien de partager cette réflexion avec les chats qu’elle devinait un peu susceptibles sur ce sujet.

     Elle fit la connaissance d’un nouvel esprit animal, Bastet, l’esprit chat. Celle-ci se présenta un matin dans la clairière et se dirigea droit sur Pard. Elle posa sa tête spectrale sur l’épaule de la jeune fille et huma longuement son odeur.

— Alors c’est toi, Pard ? murmura-t-elle de sa voix douce et envoûtante. Tu sens si bon ! Tu n’as pas du tout l’odeur d’une humaine. Que c’est agréable ! Je ne te fais pas peur au moins ?

— Non, répondit la jeune fille en jetant ses bras autour du cou de l’esprit. J’ai l’impression de te connaître depuis longtemps, c’est curieux !

— Pas si curieux que ça, rétorqua Bastet. Tu connais mes enfants et je suis en chacun d’eux. Toi-même, tu es un peu chat. Tu fais donc partie de ma famille. Le loup a essayé de te recruter je suppose ? Il ne peut pas s’en empêcher… Ne laisse personne te dicter ta conduite ma douce. Nous les chats, nous devons rester libres en toutes circonstances ! 

— Je prends toujours mes décisions seule. Je vais où je veux, quand je veux… C’est ça être libre, non ?

— Si ça te rend heureuse, alors oui, c’est de la liberté ! Je vais te faire un cadeau ma jolie. Où que tu sois et même loin de cette forêt, tu pourras toujours faire appel à moi. Je vais plus loin que mes frères esprits car j’ai mes propres routes pour voyager. Je sais que tu n’abuseras pas de ce privilège. Je suis heureuse de te connaître et de t’accueillir parmi les miens. 

L’esprit chat lui avait fait une dernière caresse du bout du nez, puis avait disparu brusquement, laissant la jeune fille ébahie.

     Même si elle aimait sa nouvelle vie, Pard se demandait souvent comment allait son amie Tiana. Son apprentissage se passait-il bien ? S’était-elle fait de nouveaux amis ? Elle décida de se rendre à Drys pour en en avoir le cœur net, redoutant un peu que la princesse ne lui tienne rigueur de son départ précipité. Kadis n’approuvait pas cette incursion chez les humains, mais il insista pour l’accompagner. Elle était si prompte à se jeter dans les ennuis ! Ils entrèrent dans la cité, deux chats bondissant de mur en mur. Drys sentait toujours aussi mauvais ! se dit Pard en se dirigeant vers le logis de son amie. Kadis grimpa dans un arbre proche pour l’attendre tandis qu’elle s’introduisait par une fenêtre ouverte. 

     Tiana l’attendait, assise sur son lit. Son visage était indéchiffrable. Elle regarda Pard reprendre forme humaine sans broncher. Lorsqu’elle fut debout devant elle, elle dit seulement :

— Ah, te revoilà enfin !

Elle portait toujours sa robe grise, mais la lueur dans ses yeux s’était éteinte. L’apprentissage de la magie n’était sans doute pas aussi aisé qu’elle se l’était imaginé. 

— Où étais-tu ? demanda-t-elle au bout d’un long silence. Et pourquoi reviens-tu ? Tu as faim, tu cherches un toit, c’est ça ?

Une larme coula sur sa joue. Pard s’agenouilla devant elle et lui prit les mains.

— Que se passe-t-il ? dit-elle en cherchant le regard de la princesse qui s’obstinait à détourner les yeux. Tu as des ennuis ? Tu veux repartir ? 

— Cette académie…. gémit Tiana en frissonnant. Il y a des gens horribles ici, tu n’as pas idée ! J’ai vu… des choses que j’aurais voulu ne jamais voir et maintenant, je suis prisonnière de ce que je sais. 

— Je ne comprends rien à ce que tu racontes, gronda son amie. Explique-moi ! Quelqu’un t’a fait du mal ? Tu es en danger ?

— Je vais mourir Pard, fit la princesse en retroussant sa manche sur son bras où s’étalaient de longues marques grisâtres et suintantes. Un démon m’a touchée. Il a serré mon bras et j’ai senti le poison de sa peau pénétrer mon corps.

— Comment as-tu pu être en contact avec une telle chose ? souffla la métamorphe. Tu t’es adonnée à la magie noire ?

— Non ! s’écria Tiana horrifiée. Non… répéta-t-elle d’une voix plus faible. J’ai surpris un rituel. Un maître magicien et deux apprentis dans les sous-sols… Je ne sais pas pourquoi ils avaient invoqué cette chose : pour obtenir du pouvoir, de l’argent ?  Que sais-je ? Mais la situation a dégénéré. Le démon a dévoré les deux apprentis. Maintenant que j’y pense, ils ont peut-être été trompés par le maître magicien, car à lui, le démon n’a rien fait. Oui, c’est sûrement ça, ils étaient le prix pour les services du démon. J’ai voulu m’enfuir, mais la chose m’a entendue ou sentie, comment savoir ? Ça s’est jeté sur moi et ça m’a attrapé par le bras. Oh l’horreur de ses yeux flamboyants ! Son odeur de chair morte, la moiteur de sa peau et cette douleur… Pard, j’ai cru que ma propre chair fondait sur mes os ! J’ai lancé le premier sort qui me passait par la tête. Par bonheur, c’était de la magie blanche et la chose m’a lâchée. Je suis partie en courant et je suis venue me réfugier ici. Ensuite… ensuite, je t’ai appelée de tout mon être. Pard, j’ai peur qu’ils me retrouvent ! Le magicien a vu mon visage si je n’ai jamais vu le sien. Aide-moi, je ne sais pas quoi faire ! 

La princesse s’était accrochée à elle et sanglotait. Où était passée la jeune fille forte et sûre d’elle-même ? La métamorphe était partagée entre le chagrin et la colère. 

— Pourquoi n’es-tu pas allée trouver un autre maître magicien ? demanda-t-elle. Ton maître par exemple ?

— Je… l’accès aux sous-sol m’est interdit. C’est l’endroit où sont entreposés les grimoires les plus rares. Ils contiennent des sorts réservés aux initiés.

— Et tu as voulu t’emparer de ce savoir alors que tu n’étais pas encore prête à le recevoir ? Oh Tiana ! soupira Pard. Dans quel guêpier es-tu allée te fourrer ? Bon, tu ne peux pas rester là. Tôt ou tard, ce magicien découvrira où tu habites. Peut-être le sait-il déjà.  Je connais un endroit sûr où te mener. Mais bien sûr, cela nécessite que tu me suives hors de Drys. Es-tu prête à renoncer à ton apprentissage ? 

— Ce n’est pas comme si j’avais le choix, fit Tiana d’une voix éteinte. Je ne crois pas que je serai un jour magicienne si ça implique de se confronter à ce genre de monstre. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. J’irai où tu voudras !

     Quelques instants plus tard, enroulée dans un manteau dont la capuche dissimulait son visage et montée sur le dos de Pard devenue cheval, Tiana passait les remparts de Drys. Kadis les précédait. Il n’avait pas caché son mécontentement à la métamorphe et avait craché lorsque la princesse avait voulu s’approcher de lui. Il devint invisible quand ils furent de retour dans la forêt et Pard atterrée se rendit compte qu’elle ne pouvait pas emmener son amie dans les parties secrètes de la forêt. Les sorts qui la protégeaient ne permettaient pas à la princesse d’y entrer.

3 commentaires sur “Pard : chapitre 10

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  1. Le commencement est doux dans cet univers de chats et on les sent enveloppants, un vrai soutien pour Pard.
    La fin de ce chapitre est glaçante – mais Pard reste fidèle à elle-même, libre et d’un soutien sans faille.
    Je file découvrir le nouveau chapitre, ce feuilleton est un vrai régal Sandra.
    Grosses bises

    Aimé par 1 personne

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