Pard : chapitre 28

     Pard se rendit à la falaise des esprits animaux, déterminée à les convaincre de faire d’elle la nouvelle gardienne en titre de la forêt. Allaient-ils la bombarder de questions ? La mettre à l’épreuve ? Estimeraient-ils qu’elle avait les épaules assez larges pour endosser une telle responsabilité ? Elle secoua le tête pour en chasser toutes ces pensées inutiles. Elle ferait sa demande et verrait bien ce qu’ils décideraient en retour ! Elle entra dans le long boyau qui conduisait à la grotte, étonnée du silence qui y régnait. Dans ses souvenirs, il était animé d’une vie étrange… à cet instant, la faune brillait surtout par son absence. La grotte elle-même était vide. Le bassin trônait bien en son centre, c’était donc la bonne grotte sans erreur possible. La jeune fille ressortit. Où étaient-ils donc tous passés ? Elle tendit l’oreille. 

     La forêt retentissait de ses bruits habituels : chants d’oiseaux, cris de bêtes chassant et chassées, bourdonnements d’insectes, glougloutement de rivière et bruissements de feuilles sous le vent… Mais par-dessus ses bruits, le chant des esprits flottait. Ce même chant qu’elle avait entendu tandis qu’ils tentaient de soigner Tiana. Il semblait venir de partout à la fois, mais en se concentrant, elle parvint à isoler différentes voix qui venaient toutes de directions différentes. Elle en choisit une au hasard et se laissa guider jusqu’à elle. Elle dut grimper dans une partie de la forêt très escarpée où poussaient essentiellement des résineux. La voix venait de la cime de l’arbre le plus haut, un sapin immense aux épines agressives. Elle se changea en aigle et trouva le premier chanteur. Un hibou spectral dardait sur elle un regard curieux.

— Bonjour enfant, dit-il. Que viens-tu chercher ici ? demanda-t-il.

— Je veux devenir gardienne de cette forêt, répondit la jeune fille d’un ton ferme.

— Protègeras-tu ce qui vit dans les airs, l’insecte comme l’oiseau ? Le passereau comme le rapace ? 

— Tous, je les protègerai, promit Pard.

— Vogueras-tu avec eux sur le vent, hiver comme été ? 

— S’ils le demandent, je leur tiendrai compagnie, affirma-t-elle.

— Les serviras-tu fidèlement ?

— Je ne sers personne, répliqua-t-elle. Mais je serai leur amie et c’est infiniment plus précieux.

— Le peuple des vents va étudier ta demande, dit le hibou. Cherche les autres, ça ne devrait pas être trop difficile puisque tu m’as trouvé !

Il s’envola vers la falaise des esprits. Le chant des esprit avait à peine baissé en intensité et une voix familière et amie était toute proche. Elle courut jusqu’à Bastet et se présenta à elle sous sa forme féline. Le chat spectral était allongé de tout son long au soleil.

— Que me veux-tu Pard ? demanda-t-elle. Ne vois-tu pas que je suis occupée ?

Elle se roula sur le dos puis se redressa en s’ébrouant. La jeune fille était sidérée. C’était la première fois qu’elle se montrait aussi désagréable avec elle.

— Je veux devenir gardienne de cette forêt comme Ti Anh avant moi… commença-t-elle.

— Tiens ? Tu es encore là ? constata Bastet avec ennui. Pourquoi voudrait-on de toi dans ce rôle ? Est-ce que tu seras là quand on aura besoin de toi ou seras-tu occupée à vadrouiller de par le monde ?

— Je serai là où on aura besoin de moi, ici ou ailleurs, répondit Pard les dents serrées. Est-ce que j’ai ton appui ?

— Je vais y réfléchir… Vas donc ennuyer quelqu’un d’autre, ajouta-elle en se recouchant sur le sol.

Cachant sa déception, la métamorphe inspira profondément pour retrouver sa sérénité et sa concentration. L’esprit suivant se trouvait à l’autre bout de la forêt. Elle s’envola de nouveau pour gagner du temps. Elle eut à peine le temps de toucher le sol qu’une énorme patte la plaqua au sol. Un blaireau gigantesque tenait sa gueule tout près de sa tête. Elle reprit forme humaine, mais ne put se dégager. Les griffes d’acier la tenaient fermement. Encore un esprit animal qu’elle ne connaissait pas et celui-ci n’avait rien d’amical !

— J’ai bien envie de te dévorer, déclara-t-il confirmant son hostilité. Quelle folie d’être venue ainsi te jeter dans mes pattes, fragile petite chose !

— Je ne suis pas fragile et si tu ne me lâches pas, je vais devoir te le montrer ! siffla la jeune fille en colère.

Le blaireau rit et une salive nauséabonde tomba dans le cou de Pard. C’en était assez ! Elle se fit dragon et c’est le blaireau qui se retrouva sous sa patte.

— Je te grillerais bien depuis la pointe de ton vilain museau jusqu’au bout de ta queue élimée, mais je risquerais de brûler les arbres autour de nous. Je veux devenir gardienne de cette forêt. Me donneras-tu ton soutien ?

Le blaireau rit.

— On m’avait dit que tu ne te laissais pas faire, dit-il. Tu viens de m’en donner la preuve ! C’est peu de choses, mais les blaireaux donneront leur accord. Il faut cependant que tu arrives à convaincre les autres… Ce n’est pas si facile que tu l’aurais cru, n’est-ce pas ?

Pard lui rendit sa liberté et redevint humaine. 

— Je te remercie ! Tu es le seul jusqu’à présent à m’avoir ouvertement répondu. J’espère que les suivants seront plus accommodants. Je commence à en avoir assez de ce petit jeu !

— Tu n’étais pas obligée de te prêter à ce jeu comme tu dis, dit un grand cerf derrière elle. 

— Tu veux dire que j’aurais pu devenir gardienne sans cela ? s’étonna Pard.

Le cerf secoua sa tête et ses bois cognèrent sur les troncs des arbres voisins.

— Non… mais pourquoi tant d’acharnement à devenir gardienne ? Sais-tu que ce sera surtout une source d’ennuis pour toi ?

— J’aime cette forêt, fit la jeune fille et je crois que j’ai la capacité de vous protéger tous. À quoi peuvent bien servir des pouvoirs comme les miens si ce n’est à se mettre au service des autres ?

— D’aucuns en useraient pour dominer ces autres… Tu as également le soutien des cerfs ! Ne perds pas de temps… Si tu arrives à obtenir le voix de deux autres d’entre nous, on pourra difficilement te refuser ce que tu demandes.

     Le suivant était l’esprit loup. Il attendait Pard avec impatience. 

— Tu en as mis du temps ! grogna-t-il.

— J’ai fait aussi vite que j’ai pu, mais il m’a fallu traverser la forêt et…

— Non, il t’en a fallu du temps pour comprendre où était ta vraie place ! Je me réjouis que tu te sois rangée à mon avis !

— Je ne me suis rangée à l’avis de personne, protesta Pard. C’est ma décision ! 

— Bien, maintenant, il reste à savoir si tu es digne de cet honneur, dit le loup spectral. Tu vas devoir me vaincre pour que je te donne ma voix !

— Pardon ? s’écria la jeune fille sidérée.

Elle esquiva de justesse sa première attaque lancée sans crier gare. La mâchoire du loup avait claqué à quelques centimètres de sa tête. Il ne plaisantait pas ! Elle se fit ourse pour contrer l’attaque suivante, envoyant son adversaire bouler. Mais ce n’était pas un loup ordinaire. Il se redressa et doubla de volume, lui faisant perdre l’avantage de la taille et du poids. Elle changea de stratégie et devint souris, filant sous son nez à vive allure et remontant le longe de sa queue et de son échine où elle se fit panthère et planta férocement ses crocs dans son cou. Il se secoua pour lui faire lâcher prise, mais elle se cramponna avec ses griffes. Elle crut la victoire à portée de main, quand soudain, il se roula par terre. Elle dut sauter pour ne pas se faire écraser et se retrouva de nouveau en position d’infériorité, minuscule face au loup immense. 

     Elle aurait bien opté pour sa forme de dragon, mais elle décida d’innover pour surprendre le loup. Elle devint griffon et reprit aisément l’avantage. Le loup grossit encore et brusquement lui décocha un coup de patte vicieux qui la précipita au sol et l’étourdit.

— C’est déjà fini ? dit-il en venant vers elle. Pard, tu me déçois ! Allez, du nerf ! Relève toi et attaque ! Montre-moi de quoi tu es capable !

La jeune fille ne bougea pas d’un pouce. Son oreille était collée contre la terre et elle se souvint que c’était son alliée. Des lianes apparurent, entravant le loup qui se dégagea vaille que vaille en donnant des coups de gueule. Ses efforts cependant étaient vains. Le pouvoir de Pard régénérait toutes les plantes coupées et le gigantesque animal se retrouva pris au piège. Son rire retentit dans toute la forêt. Un son rare venant de sa part… 

— Je m’incline ! Tu as gagné ! céda-t-il. Je te donne mon soutien, mais tu n’es pas au bout de tes peines… Il te manque encore une voix pour être sûre de l’emporter ! Bouge toi fillette ! 

La jeune fille aurait volontiers mis ce conseil en application, mais elle était à bout de forces. Elle n’arrivait même plus à se lever par ses propres moyens. Sa forme humaine revint sans qu’elle la contrôle. L’esprit loup posa sur elle un regard désappointé.

— Ne me fais pas regretter ma décision ! s’écria-t-il. Debout ! Un petit effort !

— Fiche-lui la paix ! Elle a tout donné, gronda une voix caverneuse. Ne t’inquiète pas petite sœur ! Les ours sont avec toi ! Je vais te porter jusqu’à la grotte. 

— Merci, dit Pard faiblement. Alors c’est dit ? Je vais devenir gardienne de la forêt ?

— Tu le deviendras officiellement lorsque nous nous serons tous réunis pour en convenir, mais à mon sens, tu l’es déjà. Tu n’avais rien à prouver à personne, toi qui a combattu avec courage les warts ! Quiconque voudra contester ta place devra en découdre avec moi. Tu es de ma famille.

— Vraiment ?

— Vraiment ! Delha et ses fils t’ont adoptée depuis longtemps. Il n’y a pas de raison pour que je n’en fasse pas autant ! 

Il se pencha et allongea son cou près de sa main.

— Cramponne-toi ! Je t’emmène !

Alors qu’elle n’arrivait pas à bouger, Pard se sentit soulevée de terre. L’esprit loup l’avait hissée sur le dos de l’ours.

— Allons-y, dit-il. Les autres nous attendent !

3 commentaires sur “Pard : chapitre 28

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  1. Et bien, ils sont durs avec Pard. Ce n’est pas comme si elle n’avait pas prouvé à maintes reprises son courage.
    Je me demande à ce stade ce qu’est devenu Gorok?
    Pard a t’elle renoncé à sa vengeance?
    Bon allez je file lire les derniers chapitres…déjà!

    Aimé par 1 personne

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