Chroniques de mon petit bureau 1

Quand je tenais le bureau de poste de mon petit village, je voyais passer de drôles de spécimens dont j’ai gardé une trace à travers de petits textes :

Le timide

Les premiers jours, je l’ai à peine remarqué. Il passait très vite, me jeter son courrier sans dire un mot. Pour moi, c’était juste un de ces clients très pressés qui venaient en coup de vent me déposer leurs lettres. Puis j’ai remarqué son manège. Il restait planté près d’un quart d’heure sur la place de l’église, avant de venir pousser ma porte… et après son passage, il demeurait un quart d’heure de plus à regarder vers mon bureau d’un air de regret.
Les jours suivants, j’ai commencé à l’observer. J’ai noté qu’il ne se glissait dans mon bureau que lorsqu’un client s’y trouvait déjà, comme s’il craignait d’attirer mon attention en ouvrant la porte le premier. Il entrait en murmurant un « bonjour » étouffé, à peine audible si on ne tendait pas l’oreille. Et il tournait la tête sur le côté pour éviter de croiser le regard de qui que ce soit.
Quand venait son tour, toujours sans me regarder, il poussait ses lettres vers moi du bout des doigts. Je m’aperçus avec stupéfaction qu’il rougissait. Ce n’était pourtant pas un gamin ! Il devait être proche de la quarantaine. Pas vilain garçon en plus : il avait de beaux yeux bleus (même s’il m’avait fallu de la patience pour les entrevoir), une abondante chevelure brune et bouclée qui adoucissait la ligne un peu dure de sa mâchoire. J’étais fascinée par ses mains, larges, fortes, de vraies mains de besogneux et sans doute la partie de sa personne qu’il cherchait le moins à cacher.
Je ne sais pas par quel miracle, mais je parvins un matin à saisir son regard et comme je lui souriais, il ne put faire autrement que de me sourire en retour : un pauvre sourire tremblé, un peu fuyant, mais enfin, c’était un début. Dès lors, il ne s’en départit plus et revint chaque jour le sourire aux lèvres. Il commençait même à me regarder en face… sans me fixer bien sûr. Ses yeux passaient rapidement sur moi, m’effleuraient puis retournaient bien vite se cacher derrière le voile de ses paupières.
Peu à peu, je l’apprivoisais. Ses bonjours se firent plus francs. Il risquait quelques mots sur la météo, sur la circulation… et je sentais bien qu’il faisait un effort. Même dans sa tenue vestimentaire ! Bon, ce n’était pas très réussi ce mélange entre la veste en velours côtelé étriquée et le polo bleu informe qui cherchait à s’enfuir à travers les boutonnières… Quant à sa façon de dompter ses cheveux en les séparant en une raie bien droite qui zébrait son crâne comme une balafre : on aurait dit que c’était sa maman qui le coiffait !
Tout bien réfléchi, c’était peut-être le cas. Je l’imaginais sans peine, essayant de rendre son fiston présentable pour mieux le caser, lui donnant un coup de peigne, tout en le noyant sous des flots de conseils pour augmenter son pouvoir de séduction. Enfin surtout, j’entendais la mienne de mère, me disant en secouant la tête que je resterais vieille fille et qu’elle n’aurait jamais de petits-enfants… Là, j’ai eu comme un grand élan de solidarité ! Depuis, je l’accueille toujours chaleureusement. Peut-être croit-il qu’il a une touche ? Ben peu importe… Après tout, il n’est pas désagréable à regarder !

6 commentaires sur “Chroniques de mon petit bureau 1

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  1. Merci pour ces brèves de vie Sandra!
    Très contente de te retrouver dans un autre style. Pas toujours facile quand notre timidité est maladive à ce point. Mais quand on sait l’apprivoiser, le timide a beaucoup à partager…
    Belle journée!

    Aimé par 2 personnes

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