Chroniques de mon petit bureau 2

Le soûlot

Dès que j’aperçois sa tête derrière la vitre, mon sang se fige… et pas seulement mon sang : tout mon être ! Je prends une grande bouffée d’air frais avant qu’il n’entre. L’odeur me saisit aussitôt que la porte s’ouvre, ça sent la vinasse, l’alcool frelaté. C’est infâme. Il a une hésitation en entrant, il titube. Il est à peine dix heures et il est déjà ivre. Il émet un bruit que je préfère ne pas identifier et arbore ce qui doit être son plus beau sourire (un rictus effrayant).
Je me remémore les consignes données par la direction à propos de l’accueil des clients et je souris aussi. Un sourire coincé, tandis que de nauséabondes effluves me parviennent. Je m’efforce de le regarder en face, bien que cela me déplaise fortement. A la manière qu’il a de s’accouder à mon comptoir, on jurerait qu’il se croit encore au café dont il vient tout juste de sortir !
-Bonjour ! me fait-il d’une voix qui se veut charmeuse, mais qui traîne un peu trop sur les mots pour y parvenir. Comment ça va ?
-Ca va, ça va… Vous désirez ?
A peine ai-je formulé la question que je vois une lueur malsaine clignoter dans son oeil. S’il ose me répondre « vous ! », je lui balance l’agrafeuse au milieu du visage ! Il semble se tâter… à moins qu’il n’ait pas les idées claires, tout simplement. Enfin, il a un éclair de génie… ou de lucidité et il me dit :
-Des sous !
Après quoi, il sort la carte de son livret et me la tend. Elle est assez crasseuse. Je la prends du bout des doigts, sans lui laisser le temps de m’effleurer la main. Je commence à composer son numéro de compte sur le clavier et le voilà qui me déballe son boniment habituel :
-Vous êtes bien charmante…
-Pas toi ! lui répond ma voix intérieure.
-Vous avez de jolis yeux…
-Ah oui ? Et comment tu le sais ? D’ici, je jurerais que c’est ma poitrine que tu regardes depuis tout à l’heure !
-On est bien ici, vous ne trouvez pas ?
-Ce sera encore mieux quand tu seras parti !
-Voici votre argent monsieur…
J’insiste bien sur le « monsieur », histoire de mettre de la distance entre nous. Puis je lui donne ses billets rapidement pour qu’il puisse partir au plus vite… mais il n’a pas l’air de vouloir lever le camp.
Je suis bien forcée de respirer de temps en temps et à chaque inspiration, mon estomac se soulève. C’est atroce ! Qu’est-ce qu’il attend pour s’en aller ?
-Je resterais bien là toute la journée, me dit-il. En si bonne compagnie…
-Ah non alors ! proteste ma voix intérieure. Vas voir ailleurs si j’y suis !
D’ailleurs, ma voix intérieure et moi, sommes en si parfait accord qu’une réponse fuse, plutôt sèche :
-Au revoir, monsieur ! J’ai du travail.
Envolé le sourire (tant pis pour les consignes), je sens la moutarde qui me monte au nez. S’il insiste encore, je le fiche à la porte, même s’il me faut lui casser une chaise sur la tête pour y arriver… Il a dû lire mes intentions sur mon visage car le voilà qui sort, tant bien que mal, en se cognant contre le mur.
J’attends quelques instants après son départ, puis n’y tenant plus, je vais ouvrir la porte en grand pour aérer et chasser l’odeur insupportable qu’il a laissée dans mon bureau. Et là… je m’aperçois qu’il est toujours là, assis sur sa mobylette, sur la place de l’église. Il me fait un signe de la main que j’ignore en lui tournant carrément le dos.
Les heures passent, c’est la fermeture. Il m’épie de loin, suivant chacun de mes gestes… pas de si loin finalement car je l’entends soudain dans mon dos qui me propose :
-Je vous raccompagne chez vous ?
-Et puis quoi encore ? gronde ma voix intérieure. Même si tu étais beau comme un dieu, avec la cuite que tu tiens, je ne risquerais pas ma vie de cette manière… mais là, même sobre, ce serait non !
-Non merci, lui dis-je laconique.
-Vous êtes sûre ? fait-il tout surpris de mon refus.
-Tout à fait sûre !
Je m’éloigne à toutes jambes, mais je l’entends qui démarre et qui me suit. Alors je marque une pause et pour éviter de laisser exploser ma colère, j’entre dans la boulangerie. Du coup, il passe tout droit. J’attends qu’il disparaisse pour retourner dans la rue sous le regard éberlué de la boulangère et de ses clients… Dire que c’est le même cirque chaque mois ! Heureusement que les gendarmes ont eu la grande bonté de lui retirer son permis de conduire ! Sans quoi je le verrais tous les jours !

10 commentaires sur “Chroniques de mon petit bureau 2

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    1. Quelques mois après que j’ai écrit ce texte sur cet individu, avec un de ses amis, ils ont passés à tabac mon papa (rien à voir avec moi ou ce que j’écris). Il habite toujours à proximité de chez mes parents et ça m’angoisse car il est aussi déplaisant que dangereux. Gros bisous d’ici Marie !

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      1. Oui, il était d’ailleurs dans le même collège que moi où je l’évitais comme la peste parce qu’il était méchant et vicieux. Heureusement, l’esprit de camaraderie dans ma classe a fait qu’à plusieurs reprises, des garçons de ma classe ont pris ma défense quand il venait m’enquiquiner.

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  1. Je me souviens quand tu en parlais avec Didith tu te souviens ? Trophé du temps de ton job à la poste. .. tu en as vu avec celui-là et tu étais jeune. ..
    Tendres pensées pour ta petite famille qui me font rire. Bonne nuit
    Merci Sandra 🌻

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