Chroniques de mon petit bureau 3

Madeleine

La porte s’entrouvre, comme poussée par le vent. Discrète et silencieuse, Madeleine entre dans mon bureau. Petite, menue, elle a tout de la  souris, jusqu’à sa manière de trottiner sur le bord des routes. En dépit de son grand âge, c’est une infatigable marcheuse. Je suis toujours stupéfaite de la croiser à des kilomètres de chez elle, quand d’autres, plus jeunes et plus alertes, prennent leur voiture pour ne parcourir que quelques mètres…
Elle prend soin de se présenter à chaque fois qu’elle pénètre ici : « Bonjour, je suis Madeleine… » Elle semble craindre que je ne l’ai oubliée d’un jour sur l’autre. Puis elle me demande des nouvelles de ma famille, de nos chiens. J’aime son sourire si doux qui plisse tout son visage. Les rides l’ont gravé sur ses traits, à croire qu’elle a souri toute sa vie.
Pourtant, je me suis laissée dire que son existence n’avait pas été facile. Elle fait partie de ceux qui ont travaillé dès l’enfance, qui ont connu l’inconfort d’un quotidien sans eau ni électricité, qui n’avaient pas peur de briser la glace en hiver pour faire leur toilette et qui devaient courir au fond du jardin pour se soulager…
Sa vie besogneuse l’a marquée, abîmée. Elle a connu la guerre, les périodes de restrictions, toutes ces choses dont ma génération espère être à l’abri. Elle aurait pu en sortir amoindrie, mais rien ne semble pouvoir mettre à bas sa vaillance. Le temps n’a eu de prise ni sur sa formidable énergie, ni sur sa bonne humeur.
A l’approche des beaux jours, elle redevient coquette, se pare de petits chapeaux ornés de rubans et de jolies robes à fleurs. De loin, on dirait une jeune fille. De près, c’est son regard clair et malicieux qui la rajeunit encore. Elle me tend une liasse de papiers et des enveloppes. Ce sont ses factures du mois. Elle n’aime pas les tracasseries, Madeleine. Autrefois, on payait les gens de la main à la main. Aujourd’hui on lui demande des TIP, des RIB et compagnie… Elle n’y comprend rien et avec ce fichu euro qui complique tout, elle a peur de s’embrouiller.
Me voici donc promue secrétaire particulière. Je vérifie les comptes, je les traduis en francs. Puis je remplis pour elle les formulaires, j’écris les adresses… Ensuite, je dois me fâcher pour l’empêcher de me payer pour ce service que je trouve naturel de lui rendre. Elle marmonne en rangeant son argent dans son porte-monnaie « que toute peine mérite salaire »… et gare à moi si je lui fais remarquer que je suis payée pour être là !
Un peu têtue Madeleine… Elle revient deux jours plus tard avec du chocolat puisque je n’ai pas voulu de sa monnaie. Quand j’essaie de lui rendre ou de partager avec elle, elle s’écrie : « Mais vous voulez donc me faire mourir, malheureuse ? Le chocolat m’est interdit… Mon diabète, vous comprenez ! »
Quand je ne la vois pas pendant plusieurs jours d’affilée, je m’inquiète. Je ralentis devant sa fenêtre. Les volets sont ouverts, l’aide ménagère s’affaire : tout va bien. Je repars soulagée. Je ne sais pas grand chose sur elle, nos relations sont limitées à nos rencontres dans la rue et dans mon bureau, à nos conversations sur la météo… et pourtant, j’ai de l’affection pour elle !

6 commentaires sur “Chroniques de mon petit bureau 3

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  1. Il y a des rencontres douteuses et de bien beaux moments aussi. Madeleine m’a fait sourire, toute une génération qui doucement s’éteint.
    Merci pour ce joli partage Sandra et belle semaine

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  2. Elle me plaît bien cette Madeleine, j’ai une grande envie de lui présenter Marguerite, mon héroïne sexagénaire trébuchante qui s’est invitée sur mon canapé pour dicter de sa voix chevrotante à mon stylo une bien drôle d’histoire, voire une histoire saugrenue 🙂

    Aimé par 1 personne

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