Chroniques de mon petit bureau 3

Madeleine

La porte s’entrouvre, comme poussée par le vent. Discrète et silencieuse, Madeleine entre dans mon bureau. Petite, menue, elle a tout de la  souris, jusqu’à sa manière de trottiner sur le bord des routes. En dépit de son grand âge, c’est une infatigable marcheuse. Je suis toujours stupéfaite de la croiser à des kilomètres de chez elle, quand d’autres, plus jeunes et plus alertes, prennent leur voiture pour ne parcourir que quelques mètres…
Elle prend soin de se présenter à chaque fois qu’elle pénètre ici : « Bonjour, je suis Madeleine… » Elle semble craindre que je ne l’ai oubliée d’un jour sur l’autre. Puis elle me demande des nouvelles de ma famille, de nos chiens. J’aime son sourire si doux qui plisse tout son visage. Les rides l’ont gravé sur ses traits, à croire qu’elle a souri toute sa vie.
Pourtant, je me suis laissée dire que son existence n’avait pas été facile. Elle fait partie de ceux qui ont travaillé dès l’enfance, qui ont connu l’inconfort d’un quotidien sans eau ni électricité, qui n’avaient pas peur de briser la glace en hiver pour faire leur toilette et qui devaient courir au fond du jardin pour se soulager…
Sa vie besogneuse l’a marquée, abîmée. Elle a connu la guerre, les périodes de restrictions, toutes ces choses dont ma génération espère être à l’abri. Elle aurait pu en sortir amoindrie, mais rien ne semble pouvoir mettre à bas sa vaillance. Le temps n’a eu de prise ni sur sa formidable énergie, ni sur sa bonne humeur.
A l’approche des beaux jours, elle redevient coquette, se pare de petits chapeaux ornés de rubans et de jolies robes à fleurs. De loin, on dirait une jeune fille. De près, c’est son regard clair et malicieux qui la rajeunit encore. Elle me tend une liasse de papiers et des enveloppes. Ce sont ses factures du mois. Elle n’aime pas les tracasseries, Madeleine. Autrefois, on payait les gens de la main à la main. Aujourd’hui on lui demande des TIP, des RIB et compagnie… Elle n’y comprend rien et avec ce fichu euro qui complique tout, elle a peur de s’embrouiller.
Me voici donc promue secrétaire particulière. Je vérifie les comptes, je les traduis en francs. Puis je remplis pour elle les formulaires, j’écris les adresses… Ensuite, je dois me fâcher pour l’empêcher de me payer pour ce service que je trouve naturel de lui rendre. Elle marmonne en rangeant son argent dans son porte-monnaie « que toute peine mérite salaire »… et gare à moi si je lui fais remarquer que je suis payée pour être là !
Un peu têtue Madeleine… Elle revient deux jours plus tard avec du chocolat puisque je n’ai pas voulu de sa monnaie. Quand j’essaie de lui rendre ou de partager avec elle, elle s’écrie : « Mais vous voulez donc me faire mourir, malheureuse ? Le chocolat m’est interdit… Mon diabète, vous comprenez ! »
Quand je ne la vois pas pendant plusieurs jours d’affilée, je m’inquiète. Je ralentis devant sa fenêtre. Les volets sont ouverts, l’aide ménagère s’affaire : tout va bien. Je repars soulagée. Je ne sais pas grand chose sur elle, nos relations sont limitées à nos rencontres dans la rue et dans mon bureau, à nos conversations sur la météo… et pourtant, j’ai de l’affection pour elle !

Chroniques de mon petit bureau 2

Le soûlot

Dès que j’aperçois sa tête derrière la vitre, mon sang se fige… et pas seulement mon sang : tout mon être ! Je prends une grande bouffée d’air frais avant qu’il n’entre. L’odeur me saisit aussitôt que la porte s’ouvre, ça sent la vinasse, l’alcool frelaté. C’est infâme. Il a une hésitation en entrant, il titube. Il est à peine dix heures et il est déjà ivre. Il émet un bruit que je préfère ne pas identifier et arbore ce qui doit être son plus beau sourire (un rictus effrayant).
Je me remémore les consignes données par la direction à propos de l’accueil des clients et je souris aussi. Un sourire coincé, tandis que de nauséabondes effluves me parviennent. Je m’efforce de le regarder en face, bien que cela me déplaise fortement. A la manière qu’il a de s’accouder à mon comptoir, on jurerait qu’il se croit encore au café dont il vient tout juste de sortir !
-Bonjour ! me fait-il d’une voix qui se veut charmeuse, mais qui traîne un peu trop sur les mots pour y parvenir. Comment ça va ?
-Ca va, ça va… Vous désirez ?
A peine ai-je formulé la question que je vois une lueur malsaine clignoter dans son oeil. S’il ose me répondre « vous ! », je lui balance l’agrafeuse au milieu du visage ! Il semble se tâter… à moins qu’il n’ait pas les idées claires, tout simplement. Enfin, il a un éclair de génie… ou de lucidité et il me dit :
-Des sous !
Après quoi, il sort la carte de son livret et me la tend. Elle est assez crasseuse. Je la prends du bout des doigts, sans lui laisser le temps de m’effleurer la main. Je commence à composer son numéro de compte sur le clavier et le voilà qui me déballe son boniment habituel :
-Vous êtes bien charmante…
-Pas toi ! lui répond ma voix intérieure.
-Vous avez de jolis yeux…
-Ah oui ? Et comment tu le sais ? D’ici, je jurerais que c’est ma poitrine que tu regardes depuis tout à l’heure !
-On est bien ici, vous ne trouvez pas ?
-Ce sera encore mieux quand tu seras parti !
-Voici votre argent monsieur…
J’insiste bien sur le « monsieur », histoire de mettre de la distance entre nous. Puis je lui donne ses billets rapidement pour qu’il puisse partir au plus vite… mais il n’a pas l’air de vouloir lever le camp.
Je suis bien forcée de respirer de temps en temps et à chaque inspiration, mon estomac se soulève. C’est atroce ! Qu’est-ce qu’il attend pour s’en aller ?
-Je resterais bien là toute la journée, me dit-il. En si bonne compagnie…
-Ah non alors ! proteste ma voix intérieure. Vas voir ailleurs si j’y suis !
D’ailleurs, ma voix intérieure et moi, sommes en si parfait accord qu’une réponse fuse, plutôt sèche :
-Au revoir, monsieur ! J’ai du travail.
Envolé le sourire (tant pis pour les consignes), je sens la moutarde qui me monte au nez. S’il insiste encore, je le fiche à la porte, même s’il me faut lui casser une chaise sur la tête pour y arriver… Il a dû lire mes intentions sur mon visage car le voilà qui sort, tant bien que mal, en se cognant contre le mur.
J’attends quelques instants après son départ, puis n’y tenant plus, je vais ouvrir la porte en grand pour aérer et chasser l’odeur insupportable qu’il a laissée dans mon bureau. Et là… je m’aperçois qu’il est toujours là, assis sur sa mobylette, sur la place de l’église. Il me fait un signe de la main que j’ignore en lui tournant carrément le dos.
Les heures passent, c’est la fermeture. Il m’épie de loin, suivant chacun de mes gestes… pas de si loin finalement car je l’entends soudain dans mon dos qui me propose :
-Je vous raccompagne chez vous ?
-Et puis quoi encore ? gronde ma voix intérieure. Même si tu étais beau comme un dieu, avec la cuite que tu tiens, je ne risquerais pas ma vie de cette manière… mais là, même sobre, ce serait non !
-Non merci, lui dis-je laconique.
-Vous êtes sûre ? fait-il tout surpris de mon refus.
-Tout à fait sûre !
Je m’éloigne à toutes jambes, mais je l’entends qui démarre et qui me suit. Alors je marque une pause et pour éviter de laisser exploser ma colère, j’entre dans la boulangerie. Du coup, il passe tout droit. J’attends qu’il disparaisse pour retourner dans la rue sous le regard éberlué de la boulangère et de ses clients… Dire que c’est le même cirque chaque mois ! Heureusement que les gendarmes ont eu la grande bonté de lui retirer son permis de conduire ! Sans quoi je le verrais tous les jours !

Chroniques de mon petit bureau 1

Quand je tenais le bureau de poste de mon petit village, je voyais passer de drôles de spécimens dont j’ai gardé une trace à travers de petits textes :

Le timide

Les premiers jours, je l’ai à peine remarqué. Il passait très vite, me jeter son courrier sans dire un mot. Pour moi, c’était juste un de ces clients très pressés qui venaient en coup de vent me déposer leurs lettres. Puis j’ai remarqué son manège. Il restait planté près d’un quart d’heure sur la place de l’église, avant de venir pousser ma porte… et après son passage, il demeurait un quart d’heure de plus à regarder vers mon bureau d’un air de regret.
Les jours suivants, j’ai commencé à l’observer. J’ai noté qu’il ne se glissait dans mon bureau que lorsqu’un client s’y trouvait déjà, comme s’il craignait d’attirer mon attention en ouvrant la porte le premier. Il entrait en murmurant un « bonjour » étouffé, à peine audible si on ne tendait pas l’oreille. Et il tournait la tête sur le côté pour éviter de croiser le regard de qui que ce soit.
Quand venait son tour, toujours sans me regarder, il poussait ses lettres vers moi du bout des doigts. Je m’aperçus avec stupéfaction qu’il rougissait. Ce n’était pourtant pas un gamin ! Il devait être proche de la quarantaine. Pas vilain garçon en plus : il avait de beaux yeux bleus (même s’il m’avait fallu de la patience pour les entrevoir), une abondante chevelure brune et bouclée qui adoucissait la ligne un peu dure de sa mâchoire. J’étais fascinée par ses mains, larges, fortes, de vraies mains de besogneux et sans doute la partie de sa personne qu’il cherchait le moins à cacher.
Je ne sais pas par quel miracle, mais je parvins un matin à saisir son regard et comme je lui souriais, il ne put faire autrement que de me sourire en retour : un pauvre sourire tremblé, un peu fuyant, mais enfin, c’était un début. Dès lors, il ne s’en départit plus et revint chaque jour le sourire aux lèvres. Il commençait même à me regarder en face… sans me fixer bien sûr. Ses yeux passaient rapidement sur moi, m’effleuraient puis retournaient bien vite se cacher derrière le voile de ses paupières.
Peu à peu, je l’apprivoisais. Ses bonjours se firent plus francs. Il risquait quelques mots sur la météo, sur la circulation… et je sentais bien qu’il faisait un effort. Même dans sa tenue vestimentaire ! Bon, ce n’était pas très réussi ce mélange entre la veste en velours côtelé étriquée et le polo bleu informe qui cherchait à s’enfuir à travers les boutonnières… Quant à sa façon de dompter ses cheveux en les séparant en une raie bien droite qui zébrait son crâne comme une balafre : on aurait dit que c’était sa maman qui le coiffait !
Tout bien réfléchi, c’était peut-être le cas. Je l’imaginais sans peine, essayant de rendre son fiston présentable pour mieux le caser, lui donnant un coup de peigne, tout en le noyant sous des flots de conseils pour augmenter son pouvoir de séduction. Enfin surtout, j’entendais la mienne de mère, me disant en secouant la tête que je resterais vieille fille et qu’elle n’aurait jamais de petits-enfants… Là, j’ai eu comme un grand élan de solidarité ! Depuis, je l’accueille toujours chaleureusement. Peut-être croit-il qu’il a une touche ? Ben peu importe… Après tout, il n’est pas désagréable à regarder !

Le con (œuvre de jeunesse : pardon les gens !)

Le con

Description : L’animal est commun. On le trouve absolument partout. Pour autant, il n’est pas toujours facile à déceler, car rien n’est plus différent d’un con qu’un autre con… Il y en a des grands, pour lesquels curieusement, on a une certaine indulgence. Les gros cons suscitent notre haine tandis que nous supportons difficilement les petits cons qui ont pourtant l’excuse de manquer d’expérience. Le sale con a l’âme crasseuse, le pauvre con souffre d’un manque de sentimentalité… Il n’y a pas d’âge pour être con, ni de sexe, ni de nationalité, ni même de religion. La connerie n’a pas de frontière et elle ratisse large ! A noter que contrairement aux apparences, la conne n’est pas la femelle du con, mais une espèce à part entière, comme peut l’être le connard (qui est lui, un lointain cousin du con… enfin, pas si lointain). Pour finir, sachez que les cons sont fidèles à leur espèce (ne dit-on pas que quand on est con, c’est pour la vie ?)

Mode de vie : Le con aime la vie en troupeau, mais il n’est pas rare de trouver des cons solitaires.

Alimentation : Le con mange de tout, on peut même lui faire avaler des couleuvres.

Reproduction : Massive et à grande échelle

Habitat : divers et varié…

longévité : il n’est pas rare de trouver des cons centenaires, mais le comportement du con nuit souvent gravement à sa santé….

 

La prima dona

Il n’est pas mal du tout ce petit concert de fado… mais ce n’est pas lui qui capte mon attention. C’est cette belle jeune femme assise au premier rang. Elle a une classe folle, rien de commun avec les gens qui nous entourent. Je suis certain qu’elle n’est pas d’ici. D’abord, je l’aurais sûrement remarquée avant, ensuite elle a un je ne sais quoi d’exotique, qui me fait dire qu’elle est d’ailleurs. Le teint chaud, les cheveux bruns, très foncés… je l’imagine bien italienne ou espagnole.

Elle doit être musicienne, je le vois à l’intensité des émotions qui se peignent sur son beau visage. Il y a comme de l’avidité dans son regard quand il se pose sur l’accordéoniste. J’aime les gens passionnés… Je vois là, la patte du destin. Cette femme là est faite pour moi. J’attendrai la fin du concert pour aller lui faire ma cour. Nul doute qu’elle assistera au pot de l’amitié qui doit le clôturer.

Je passe un bien beau moment à l’observer, à graver chaque détail de sa physionomie dans ma mémoire en me promettant d’y promener prochainement mes lèvres. Le rappel me fait enrager. Je suis impatient d’aller vers elle, de lui parler… Les artistes s’inclinent une dernière fois devant le public. La lumière se rallume. Le brouhaha monte. Je me faufile entre les spectateurs. Ce n’est pas facile car je suis à contre-courant. Ils vont vers le buffet tandis que je me dirige vers la scène.

Soudain, je m’arrête. Je suis à mi-chemin, mais ma belle inconnue elle, est arrivée à destination. Elle est blottie dans les bras de l’accordéoniste qu’elle embrasse langoureusement. Finalement, elle n’était peut-être ni musicienne, ni italienne. A bien y regarder, elle n’est même plus si belle. Je quitte les lieux abattu et un brin déçu. Avant de partir j’attrape le flyers du prochain concert : du flamenco… Je retrouve le sourire : le destin m’attend probablement un autre jour !

La chanteuse triste

La salle est toute petite, intime. Il ne s’y presse tout au plus, qu’une centaine de personnes. Un silence religieux accueille l’entrée en scène de la chanteuse. Elle est à demi portugaise. De son accent chaleureux, elle adresse quelques mots plein d’humour à son public pour s’excuser de l’absence du dernier membre de son trio : il est reparti pour le kosovo, laissant leur formation orpheline de son violoniste.  Elle comble cette absence par une présence extraordinaire sur scène, une voix puissante et un gracieux sourire qui ne quitte son visage que le temps d’un fado, lorsque la musique se fait triste.

Pourtant, en l’observant, on devine une fêlure en elle. Ses yeux sont brillants, trop brillants… et sa lèvre tremble souvent. Elle lutte pour garder le contrôle et mener le spectacle à son terme. La passion de la musique prend le dessus. Elle enjôle ses spectateurs, les mène avec elle dans un voyage entre le Portugal et les Balkans… Tour à tour douloureuse ou endiablée, sa voix résonne sous la voûte de pierre. Tous les yeux sont braqués sur elle et pourtant, la magie est telle, que nul ne voit les larmes qui roulent sur ses joues.

Le concert se termine sous des tonnes d’applaudissements. L’artiste quitte la scène, mais sa tristesse reste accrochée à elle, comme une ombre. Le violoniste était son fiancé… un fiancé qui l’a trahie et qui est reparti là-bas, converti à un islam extrémiste, à mille lieues de son ancienne personnalité. Elle pleure sur leur couple, sur leur trio à jamais perdu et sur la belle personne qu’elle aimait et qui a désormais disparu.

Une vieille peur

 

Elle a surgi au détour du couloir et m’a prise par surprise. J’ai sursauté et ai amorcé un pas pour rebrousser chemin, mais il est déjà trop tard : elle me tient sous son terrible regard. Ses yeux sombres, cernés de rouge ne me lâchent plus. Je suis tétanisée. Comme je les déteste ces prunelles qui me sondent, qui vont au plus profond de moi pour m’extirper tous mes secrets, mes hontes et mes faiblesses… toutes ces choses que je voudrais tenir cachées. Je me sens redevenir enfant lorsque ma mère se tenait devant moi, dressée de toute sa hauteur et qu’elle m’accusait d’un ton qui me glaçait le sang, de lui avoir désobéi.

Elle devinait le moindre de mes écarts, débusquait toutes mes mauvaises pensées… et se faisait un devoir de me remettre sur le droit chemin. C’est son regard que je vois à présent. Ce regard chargé de colère et de mépris qui m’annonçait les pires châtiments… J’avais appris à le craindre et la leçon était si bien sue que près de quarante ans après, la peur et l’amertume me serrent de nouveau la gorge rien qu’en l’apercevant.

La ressemblance ne s’arrête pas là : c’est aussi le même menton crispé par la rage permanente qui était la sienne, les mêmes plis sévères aux coins des lèvres et les mêmes rides aussi qui lui barraient le front et qui marquaient son visage, entre les sourcils, lui donnant un air toujours fâché.

Je reste longtemps à la regarder au fond des yeux, à détailler sa silhouette, ses mimiques, ses cheveux… et là encore, dans la négligence des longues mèches qui sortent de son chignon, dans la façon qu’elles ont de se redresser en pics agressifs, je retrouve encore et toujours ma mère.

Sous le choc, je couvre ma bouche de ma main et elle fait de même. C’est à cet instant que mon mari apparaît dans le cadre. Par-dessus mon épaule, il contemple mon reflet dans le miroir du couloir, sourit et dit : « Eh oui ma chérie, toi aussi tu vieillis ! » Je hausse les épaules comme si je m’en moquais… mais c’est décidé : dès qu’il aura tourné les talons, je prendrai rendez-vous chez le coiffeur !

Nuit

Elle ouvre les yeux dans l’obscurité. Ce stupide cauchemar avait l’air si réel ! Il lui laisse une impression désagréable, un malaise que son éveil n’a pas effacé. A côté d’elle, son homme dort paisiblement. Elle l’envie. Voilà longtemps qu’elle n’a pas fait une nuit complète et celle-ci s’annonce morcelée.

Il faudrait qu’elle se rendorme en se concentrant sur des pensées apaisantes, de beaux paysages, de la musique douce… Hélas, dès qu’elle ferme les paupières, c’est la valse des pensées inquiètes qui l’assaille. Elle voit avec netteté les chiffres des factures impayées, le solde sur son compte et les maigres revenus à venir. Elle calcule, angoissée par le possible imprévu qui viendrait la mettre dans le rouge.

Dans la chambre voisine, un des enfants tousse. La voilà qui se redresse prête à se lever. La toux reprend, l’enfant gémit, elle sort du lit au quart de tour pour aller à son chevet. Le temps de caresser les cheveux de son fils jusqu’à ce qu’il se rendorme, d’embrasser sa fille et elle retourne se coucher transie de froid.

L’homme n’a pas bougé. Rien ne trouble son sommeil. Et si elle l’imitait ? Elle se roule en boule, bien décidée cette fois à plonger dans de doux songes. Mais alors qu’un engourdissement prometteur commence à la saisir, son compagnon se met à ronfler. La couette par-dessus la tête, elle tente de l’ignorer. En vain.

Le petit matin arrive. Les voitures tournent dans la rue. Les portières claquent. Puis c’est le réveil qui sonne soudain. Près d’elle l’homme s’étire en bâillant. Il se penche sur elle et l’embrasse.

-Bien dormi ? lui demande-t-elle.

-Tu parles ! répond-il en enfilant ses pantoufles. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit !

Une vie de chien

 

Non mais quel cirque ! J’étais tranquille, plongé dans le sommeil du juste quand la sonnerie aigrelette du réveil m’a fait bondir ! Mémère a soupiré, elle s’est tournée un peu dans le lit, puis elle a allongé la main pour arrêter l’instrument de torture. Près d’elle, Pépère a rouspété… il a raison : pas besoin de se lever à six heures quand on est à la retraite ! Mais Mémère ne l’entend pas de cette oreille. Elle s’obstine à respecter les vieux horaires, même s’ils ne servent plus à rien !

La voilà qui se lève tout doucement. Ses articulations la font souffrir, elle n’est plus aussi rapide qu’avant. Elle enfile sa robe de chambre, chausse ses pantoufles et hop ! Ni une ni deux, elle fond sur moi, me prend dans ses bras sans se demander si je ne préférerais pas rester dans mon panier et se met à gazouiller : « Bonjour mon bébé ! Comment il va , le bébé à sa maman ?  » Ensuite, elle m’embrasse. Je déteste ce rituel. D’abord, j’ai douze ans et à douze ans quand on est un chien, on n’est plus un bébé ! Et malgré le duvet qui orne sa lèvre supérieure, elle n’est pas assez velue pour être ma mère… enfin, au saut du lit comme ça, j’aimerais mieux ne pas sentir son haleine : j’ai la truffe sensible !

Le petit déjeuner… le moment où je reste sous le siège de Pépère. On est solidaires tous les deux. Mémère nous a mis au régime. Il paraît que c’est pour notre bien. N’empêche que quand elle ne regarde pas dans notre direction, avec Pépère on se partage des tartines beurrées. Après, elle m’appelle pour me servir mes croquettes. C’est fade, c’est sec et ça me fait mal aux dents, mais elle me dit en me caressant l’échine : « Il est content mon Titi hein ? Il aime ça, hein, le Titi ? » Je bats frénétiquement de la queue pour qu’elle me lâche un peu, puis je gratte à la porte pour sortir.

Normalement, je devrais avoir la paix et faire mon pipi matinal en toute sérénité… Seulement, Mémère me guette. Je la vois me lorgner par la fenêtre. Elle me surveille car d’après elle, je ferais crever ses fleurs en levant la patte dessus. Terrible injustice ! C’est Hector, le basset hound des voisins ! Je reconnaîtrais son odeur entre mille ! Mais allez faire comprendre ça à Mémère, vous ! Pour m’en payer une tranche, j’arrose exprès le rhododendron. Et là, ça ne loupe pas… Je l’entends hurler : « Vilain Titi ! Hou ! qu’il est vilain ce Titi… » pas contente Mémère ! Ça lui apprendra à me priver de mon intimité ! Est-ce que je la suis aux toilettes moi ? Les humains sont d’une indiscrétion…

Comme Mémère est fâchée, je me replie du côté de Pépère. Le matin, il ne fait rien d’autre que s’asseoir devant la télé et moi, ne rien faire, ça me convient. Je saute sur le canapé près de lui et je pique un roupillon. Je viens à peine de fermer les yeux que Mémère revient. Pauvre Pépère qui en prend plein les oreilles ! Apparemment, il a oublié qu’aujourd’hui, on avait rendez-vous…

Rendez-vous ? Ce mot me met en alerte. La dernière fois que je l’ai entendu, ils m’ont traîné chez le vétérinaire. Pas gêné ce type ! On ne se connaissait même pas et il est allé farfouiller dans certains endroits de mon anatomie… ben, où je n’aime pas qu’on farfouille; voilà ! Vite, je descends du sofa et je file ventre à terre vers la porte de la cuisine. Ils ne m’auront pas ! Foi de Titi ! Je contourne les meubles en tricotant des pattes, mais sur le carrelage ça glisse et soudain, Mémère m’attrape par la peau du dos.

Le mousqueton de la laisse se referme sur ma liberté. Ah, le triste bruit ! Pépère, ce traître, s’est mis au volant. Je pleure un peu, j’essaie de les attendrir, mais Mémère a un cœur de pierre. Elle me tient fermement sur ses genoux et me lance un sec « Tais-toi ! » sans même me regarder. Je m’en fiche, le véto, je vais lui mordre les doigts, histoire de lui apprendre à ne pas les laisser traîner ! L’idée me réjouit tellement que je suis presque déçu quand on passe devant son cabinet sans s’arrêter.

Nom d’une truffe ! Où est-ce qu’on va ? Pépère s’engage dans une rue que je ne connais pas. Il s’arrête devant un coquet petit pavillon. Sympa cet endroit, me dis-je en les suivant en toute innocence. Soudain, l’odeur me fait retrousser les babines : ça sent la peur ! D’autres chiens sont passés par ici et ont laissé des effluves, comme un message pour dire « Danger ! N’entre pas là ! » Mais c’est trop tard. Je le comprends en voyant une femme serrer la main à Mémère avant de se pencher sur moi en murmurant : « En effet, il y a du travail »…

De retour dans la voiture, je ne décolère pas : les gredins ! Les bandits ! Maudits soient-ils ces bourreaux à deux pattes ! C’était un salon de toilettage ! On m’a savonné, étrillé, astiqué, brossé… Mes tortionnaires m’ont même coupé les griffes ! Encore heureux qu’ils ne m’aient pas limé les crocs ! Et le pire de tout : ils m’ont parfumé. J’en ai des palpitations dans la truffe… un truc à vous priver de flair !

Mémère est contente. Elle dit que je suis beau et elle me renifle en répétant que maintenant je sens bon aussi… Attends un peu qu’on descende de la voiture et tu verras ! La première flaque de boue, la première crotte rencontrée : je vais me faire un plaisir de me rouler dedans !

Cyrille

 

C’est une voix étrangère qui me réveille. Curieux ! Je suis pourtant certaine de m’être couchée seule hier soir… J’émerge doucement en essayant de comprendre ce qu’elle dit. Bon sang ! J’ai un mal de tête épouvantable et mon estomac a décidé de danser la salsa ! « J’ai faim ! Donne-moi à manger ! Faim ! Faim ! Faim ! » Je me redresse d’un seul coup en réprimant la nausée.

Tout tangue un peu, mais ma vue redevient peu à peu normale et je découvre d’où vient la voix… C’est mon chat, Cyrille qui me parle : oui, j’ai un chat qui s’appelle Cyrille. On me l’a offert lors de ma dernière rupture et comme j’étais un peu pompette (une rupture, ça s’arrose), je l’ai appelé comme mon petit voisin dont les jolies fesses me font rêver.

Bref, en m’apercevant que mon chat est soudain doué de la parole, je commence à maudire les copines. Qu’est-ce qu’elles ont bien pu me faire boire ? Est-ce que l’une d’elles a glissé quelque chose dans mon verre ? Cyrille s’impatiente. Il saute sur le lit et me donne des coups  de patte : » T’es sourde ? J’ai faim ! Lève tes fesses et nourris-moi ! »

Oh merde ! C’est nul un chat qui parle… Je le trouvais plus mignon quand il faisait « miaou ! » Je passe ma journée à me dire ça en boucle, car Cyrille est très bavard. Pendant que je lui verse ses croquettes, j’entends ses commentaires : « Radine, va ! C’est quoi cette portion de fillette ? Déjà que tu me prends des croquettes discount… Le chat de la voisine, lui, on le nourrit de steak haché et de poisson blanc ! » Je lui réponds du tac au tac : « Le chat de la voisine, il a un pedigree, lui ! »

Cyrille boude trente secondes, puis se précipite sur sa ration. « C’est dégueulasse ! fait-il entre deux bouchées. On dirait du rat mort ! » Après manger, il file dans sa litière et là encore, il trouve le moyen de discuter : »Hum, que c’est bon et que ça fait du bien…. Je sais que tu m’attends avec ta petite pelle en plastique : ne t’en fais pas, je t’ai laissé de l’ouvrage ! » Il sort la queue en panache et je constate qu’il ne m’a pas menti.

Tout pour lui est sujet à palabrer. « Ouvre la fenêtre ! me demande-t-il. Je veux des moineaux, des mignons et délicieux petits moineaux… Laisse-moi sortir ou bien je pisse sur le paillasson ! Dis, tu m’entends ? Puisque c’est ça, je vais te pourrir le canapé… »

Arrivé au soir, je n’en peux plus. Je me couche exténuée, des boules quiès dans les oreilles pour ne plus l’entendre.  Après une bonne nuit de sommeil, je les retire, prête à affronter mon tyran à quatre pattes, mais ô bonheur : il miaule de nouveau. Toute contente, je l’accompagne dans la cuisine, mais une voix grave me cloue sur place : « Encore occupée avec ce stupide chat ! Aucune importance : pour la peine, j’ai bouffé tes pantoufles !  » Mon chien Roger (eh oui, j’ai un chien qui s’appelle Roger, comme mon facteur qui a de si jolies… enfin, vous avez compris !) me regarde avec un air de reproche.

 

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