Et si je vous prenais par les sentiments ?

Laure m’a été présentée via Facebook par un ami commun… et c’est à ça qu’on reconnaît un ami véritable, car j’ai rencontré  une personne à la fois charmante et créative. Je vous recommande d’aller faire un tour sur son blog « Et si je vous prenais par les sentiments ? » où ses textes plus ou moins courts vous promènent d’anecdotes en souvenirs, en passant par des réflexions très personnelles. Son écriture est pleine d’humour et de délicatesse et ne manquera pas de vous donner le sourire.

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Insomnie chérie

Insomnie chérie, chaque nuit tu me tiens la main. Épuisée, rincée par mes journées bien remplies, je sais que je peux compter sur ton soutien sans faille : tu es toujours là pour moi ! Grâce à toi, fini les cauchemars, plus aucun rêve ne se glisse sournoisement derrière mes paupières. Tu veilles… et je veille avec toi.

Insomnie, je te dois de connaître cette musique nocturne qu’autrefois j’ignorais : les aboiements solitaires du chien du bout de la rue, les pétarades des moteurs de noctambules égarés dans ma campagne, les ronflements bienheureux de ma tendre moitié qui n’a pas la chance d’entretenir avec toi cette relation privilégiée…

Mais insomnie, je dois te l’avouer, cet amour que tu as pour moi est à sens unique. Je ne me vois pas finir ma vie avec toi. Tu m’emprisonnes, tu m’étouffes. Tu exiges de moi une énergie que je n’ai pas. Tu m’isoles de ceux que j’aime… mon lit, ma couette, mon oreiller. Tu me fais ruminer de sombres pensées. Notre relation est toxique. Elle doit prendre fin.

Je t’en prie, rends-moi service : quitte-moi !

 

Le musée d’Atalante

 

Les centauriens avec leurs longs tentacules rosâtres, les filiformes habitants d’Orion, les petits êtres de la galaxie du Tourbillon ou les immenses sauriens de la nébuleuse d’Andromède se mêlaient joyeusement dans les rues de la mégalopole d’Atalante. A cette décade de la journée, il y avait foule. Les gens se pressaient dans les arcades commerciales, les spacio-gares et le long des allées des jardins suspendus. Aucun véhicule n’était nécessaire dans cette ville où tout transport se faisait par téléportation. Les rues étaient donc toutes des rues piétonnes, jalonnées de cabines de voyage qui permettaient de se rendre dans n’importe quel point d’Atalante.

Aujourd’hui, exceptionnellement, les gens devaient patienter devant leurs cabines car pratiquement tout le monde se rendait au même endroit : le nouveau musée des cultures exotiques. On devait l’inaugurer dans la matinée et c’était un événement à ne pas manquer ! Les trésors du passé allaient pour la première fois être révélés à une population qui, hier encore, ignorait jusqu’à leur existence.

Depuis qu’une poignée d’archéologues avait mis la main sur les vestiges d’une civilisation sur la planète bleue, planète aujourd’hui stérile et inhabitée, l’engouement du public pour cette découverte n’avait cessé de s’amplifier. Nul n’aurait jamais soupçonné que la vie un jour, avait pu jaillir dans un tel endroit. C’est vrai que ce caillou desséché ne laissait aucune trace des océans et des cours d’eau qui l’avaient baigné autrefois et lui avait valu le surnom de « planète bleue »… mais les savants curieux qui y avaient posé le pied avaient eu la surprise de rencontrer les ruines de monuments qui de toute évidence, n’avaient rien de naturel.

A l’intérieur de ces mêmes monuments, ils avaient trouvé des quantités d’objets, de textes, d’enregistrements en tous genres qui témoignaient qu’en ces lieux, une espèce intelligente avait vécu, avait développé une civilisation, puis s’était éteinte… Les spéculations allaient bon train, tant sur les causes de cette extinction que sur l’emploi des choses découvertes et le déchiffrage des langues humaines. La communauté scientifique avait finalement réussi à se mettre d’accord et c’est ainsi que le musée avait vu le jour.

Médusés, les visiteurs découvraient toute l’étrangeté de la civilisation humaine. Des objets aux formes et aux coloris multiples s’offraient au regard, mais le plus surprenant était l’usage que les humains faisaient de ces choses. Alors qu’ils vivaient sur une planète moribonde, plutôt que de rechercher des moyens de la sauver ou d’assurer la survie de leur espèce, ils avaient préféré se pencher sur des problèmes plus triviaux, comme le dépoussiérage de leurs demeures. Les aspirateurs pourtant archaïques, arrachaient des cris admiratifs aux touristes qui les regardaient, en particulier aux centauriens qui ne pouvaient s’empêcher de noter une certaine analogie entre leur corps et les antiques machines. Les téléviseurs, les livres dont l’usage demeurait encore flou, les tissus, les meubles, les bijoux… chacune de ces choses était source d’étonnement pour les habitants d’Atalante.

Mais ce qui attisait toutes les curiosités, le clou de l’exposition était l’objet vers lequel convergeaient toutes les allées du bâtiment. Il n’avait pas été fabriqué par les humains, c’était un élément tout à fait naturel, mais les scientifiques avaient conclu que de toutes leurs découvertes, celle-ci était la plus importante. C’est pourquoi, hissée sur un support, filmée sous tous les angles, son image projetée aux quatre coins de la ville, trônait une pomme de terre fossilisée accompagnée de ces quelques mots : « la patate, base de la civilisation humaine ».

René Barjavel

 

René Barjavel est un auteur qui a bercé mon adolescence.  Un auteur de science fiction à la française, mais pas seulement, puisqu’il a débuté comme journaliste, a été aussi scénariste, dialoguiste, essayiste…  Si à l’époque, son univers m’a émerveillée, je suis aujourd’hui plus réservée quant à son oeuvre où certains éléments reviennent en boucle (une science et une humanité « grands méchants » de ses récits et des romances parfois amenées sans trop de subtilité). Cependant, si vous ne le connaissez pas, je vous recommande de découvrir ses écrits et notamment ses romans les plus connus : « Ravage », « la nuit des temps », pour ne citer que ces deux là ou encore son incursion dans la légende arthurienne (très revisitée) : « l’enchanteur ».

Une âme à vendre

 

S.A. Satan & Co

1 rue Denfer

00000 Sipier-sous-terre

à

Mr Alain Génu

3 Bd de l’innocence

65100 Lourdes

 

Géhenne le 20 mars 2010,

 

Monsieur,

 

J’ai l’honneur de vous annoncer que votre dossier a été retenu par mes services.

En effet, l’âme que vous proposez semble exempte de tout péché. Nous avons été

particulièrement intéressés par cette pureté hors du commun et nous souhaitons

l’acquérir au plus tôt.

Vous trouverez ci-joint un questionnaire à remplir et à nous retourner, afin que

nous puissions finaliser la transaction. Il s’agit d’une simple formalité destinée à

vérifier que vous ayez bien compris tous les termes du contrat par lequel vous

nous cédez votre âme. Vous voudrez bien nous adresser par retour du courrier la

déclaration sur l’honneur confirmant que vous ne vous êtes adonné à aucun des

sept péchés capitaux, ainsi qu’un certificat d’absolution de vos fautes, daté et signé

de la main du prêtre de votre paroisse.

Restant à votre disposition pour d’éventuels renseignements, je vous prie de croire, monsieur, à mes sentiments les plus chaleureux.

 

La responsable clientèle,

 

Mme Belle Zébuth

 

 

***************

 

S.A. Satan & Co

1 rue Denfer

00000 Sipier-sous-terre

 

à

 

Mr Alain Génu

3 Bd de l’innocence

65100 Lourdes

 

Géhenne le 26 mars 2010,

 

Monsieur,

 

Ma secrétaire, Melle Lucie Fère, m’informe de votre hésitation à vous engager auprès de notre société. Je tenais à vous rassurer quant au sérieux de nos services. Nous satisfaisons les désirs de nos clients depuis plus de deux millénaires et nous n’avons, à ce jour, enregistré aucune plainte.

Pour toute question d’ordre juridique, je vous encourage à contacter nos avoués : Melle Annie Croche et Mr Jean Profite qui sont tous deux spécialisés dans ce type d’affaires.

Brûlant de vous compter bientôt parmi nos membres, je vous prie de croire, monsieur, en l’expression de mes sentiments les plus chaleureux.

 

La responsable clientèle

Mme Belle Zébuth

 

 

***************

 

 

Mr Astaroth Satan

1 rue Denfer

00000 Sipier-sous-terre

 

à

 

Mr Alain Génu

Alias Mr Simon Saint-Pierre

3 Bd de l’innocence

65100 Lourdes

 

Géhenne le 1er avril 2010,

 

Salut vieille branche !

 

Pour une bonne blague, c’est une bonne blague ! Sans le papier à lettre estampillé « Portes du Paradis » qui t’a trahi, mes services essaieraient encore de soutirer son âme à ce pauvre Alain Génu…

Enfin, c’est un prêté pour un rendu comme on dit car je t’ai soufflé cette semaine, pas moins de six ecclésiastiques sous le nez. J’attire ton attention sur la qualité de ces âmes, pas franchement innocentes. Fais gaffe vieux, si ça continue, il y aura bientôt plus de membres du clergé chez moi que chez toi ! (Je plaisante bien sûr !)

Au fait, je compte sur toi pour le barbecue de samedi…

 

Chaleureusement,

 

S.

Entre mes murs

 

Vue de l’extérieur, ma maison n’est pas si mal. C’est même une très belle demeure. Ma famille habite là depuis plusieurs générations. Mon grand-père avait fait construire une nouvelle aile à l’ouest, mon père lui, a rajouté un étage. Moi qui suis la dernière de la lignée, je n’ai touché à rien. Les murs sont restés les mêmes. Je n’en ai fait bouger aucun. C’est aussi vrai pour la tapisserie : c’est celle de mon enfance. Certes elle est un peu défraîchie et à certains endroits franchement moisie. Mais j’aurais des scrupules à la faire enlever. C’est une vieille compagne. Elle m’a vue naître, faire mes premiers pas… pas question que je m’en débarrasse !

L’escalier en bois mériterait bien une petite restauration… mais sans ses grincements si chers à mon oreille, il ne serait plus lui même. Et puis, je sais exactement quelles sont les marches à éviter, celles qui sont pourries ou celles qui sont seulement fragiles. La nuit, il m’est arrivé de le monter et de le descendre sans allumer la lumière. Le toit est un peu plus préoccupant… Les tuiles tombent comme des dominos, les unes après les autres. Au nord de la maison, une grosse poutre s’est effondrée, entraînant avec elle une partie de la toiture. Un voisin m’a dit que j’avais sûrement des termites : je me suis sentie insultée. C’est comme s’il m’avait accusée d’avoir des poux ! J’ai fait tendre des bâches afin de colmater les trous… Je n’ai pas les moyens de payer les réparations.

Les jours de pluie, une véritable lutte s’engage entre le ciel et moi. Je parcours la maison dans tous les sens, à la recherche d’ustensiles pour recueillir l’eau… Toute ma vaisselle y passe. Le grenier est couvert de bassines, de pots, de casseroles, de verres… transformé par le bruit des gouttes en espèce de carillon géant. J’aime ma maison, malgré son âge et son état. Du moins, c’est ce que je ressens la plupart du temps. Ces derniers jours cependant, ses murs m’ont paru plus étriqués que jamais. Je me sens oppressée, j’ai envie d’espace… Quand je jette un coup d’œil par la fenêtre, je me plais à m’imaginer ailleurs, à des lieues d’ici, dans des contrées lointaines et exotiques. L’appel de l’aventure est si fort qu’il me semble parfois que je vais y céder.

La vérité est tout autre évidemment. Je ne suis pas libre. Je suis bien obligée d’aimer cette demeure puisque j’en suis prisonnière. Une drôle de prison, certes… Il n’y a pas de barreaux aux fenêtres, les portes ne sont pas verrouillées et quand bien même le seraient-elles, je crains qu’un seul coup d’épaule suffise à les défoncer. Il n’empêche que je ne suis pas libre. Ou plutôt, ma liberté a des contours : ceux du jardin précisément. Je ne peux pas aller au-delà de la clôture. Et encore je n’y vais que rarement. A quoi bon ? Il n’y a rien à voir par là, rien que je n’aie déjà vu. Seul mon chien trouve du plaisir à s’y promener. Moi je reste à la fenêtre et je le regarde s’approcher des frontières de mon domaine. Que se passerait-il si un jour il décidait de se faufiler sous la barrière ?

C’est mon seul compagnon. Sans lui, ma situation deviendrait intenable… et s’il se sauvait, je ne pourrais pas le suivre. J’en ai la conviction. Je me retrouverais alors sans personne dans ma prison. Je crois que je deviendrais folle. Pourtant, un jour ou l’autre, il faut bien que je m’attende à le perdre. Il a déjà treize ans. C’est un beau vieillard. Chaque fois que la pensée de sa mort m’effleure, je la repousse avec agacement. Mais elle revient de plus en plus souvent. Elle se cramponne quelque part dans ma tête. Ça va arriver. C’est inévitable… et la solitude me tuera moi aussi. Je mourrai à mon tour, enfermée dans ma maison et personne n’en saura rien. En tout cas, pas avant que mon corps n’aie commencé à se décomposer suffisamment pour que l’odeur dérange mes voisins.

J’ai alors une vision très nette de mon cadavre couvert d’asticots grouillants. J’ai horreur de ces bestioles, j’ai horreur de la mort, de la solitude et même… Oui, j’ai horreur de cette maison ! Je ne peux plus rester là. Je dois essayer de sortir, par n’importe quel moyen. Traverser le jardin n’est pas un problème. Mon chien sur les talons, je parviens même assez sereinement jusqu’au portail. Mais lorsque j’amorce le geste pour l’ouvrir, le signal retentit. Impossible d’aller plus loin. Il y a une autre issue, derrière la maison. Un portail plus petit qui ne donne pas sur la rue. Je me dirige vers lui d’un pas tranquille. Enfin, je m’efforce de rester tranquille. Mon chien lui, est à la fête. Il tourne joyeusement autour de moi en jappant. Me voir rester aussi longtemps dehors, pour lui ça tient du miracle. Il m’escorte jusqu’au bout, puis s’assoit en attendant la suite.

Il m’observe tandis que je pousse d’une main tremblante le loquet. Son regard se fait interrogatif ( à moins que ce ne soit mon imagination) lorsque je pousse du bout des doigts le portail. Le passage est ouvert, je n’ai plus qu’à m’y glisser… mais ce n’est pas si simple. Dans mon dos, le maison et son ombre imposante me rappellent sa présence. Je commets une erreur : je regarde en arrière et le vertige me saisit. J’essaie de le combattre, j’inspire profondément, les yeux fermés. Il faut que je reste concentrée. Je n’ai que quelques pas à faire et je serai à l’extérieur.

Oui mais je n’arrive pas à oublier la maison… mon chez moi, ce havre de paix où je suis en sécurité. Qui sait ce qui m’attend dehors ? Quels dangers sont tapis là, attendant que je sorte ? Et puis, je risque de rencontrer des gens inconnus… J’ai la nausée soudain. Une sueur traîtresse dégouline le long de mon dos. Je vais avoir un malaise. Si je passe le portail, c’est sûr je vais m’écrouler. Alors je recule, comme toujours, vaincue par ma phobie du monde extérieur, cette phobie qui me tient prisonnière dans ma propre demeure.

 

Une demoiselle au crépuscule

Erwan abattait les coups de hache sur le tronc avec rage. Couper cet arbre énorme, sans l’aide de personne et ce, avant la tombée de la nuit, c’était la punition imaginée par son père. Le jeune homme ne se sentait pas coupable. Pourquoi devrait-il éprouver des remords pour une chose que son père avait probablement fait avant lui ? Était-ce mal d’aimer les filles quand les filles vous le rendaient bien ? Sûr, il avait été bien bête de se laisser attraper avec la fille du forgeron… mais celle-ci était loin d’être innocente et il n’était pas son premier galant ! Aussi ne voyait-il pas pourquoi on en faisait toute une histoire !

Il redoubla les coups sur l’arbre en repensant à la rossée que lui avait administré le père furieux de son amoureuse. C’était un grand gaillard, tout en muscles et il l’avait frappé comme il frappait son enclume : de toutes ses forces, comme une brute. Ensuite, c’est son propre père qui lui était tombé dessus, après que le forgeron l’aie ramené chez lui en le tenant par une oreille. Il avait entendu les pires insultes de sa jeune vie et sa mère avait dû s’interposer pour que son père, ivre de colère et de honte, ne l’achève pas.

Des bruits de sabots attirèrent son attention. Il s’accorda une pause pour regarder les cavaliers passer. Son cœur fit un bond dans sa poitrine quand il vit que ce n’étaient pas de simples voyageurs. Il s’agissait d’authentiques chevaliers de la table ronde. La mine grave, ils passèrent fièrement devant Erwan qui contemplait avidement leurs armures brillantes et leurs armes. Que n’aurait-il donné pour être à leur place ! Il rêvassa un moment en imaginant vers quelle quête leur roi, le célèbre Arthur Pendragon, avait pu les envoyer. Et pendant quelques minutes, des images de trésors, de batailles et de dragons défilèrent dans sa tête. Puis il revint à la réalité et en soupirant, il reprit son travail.

L’arbre finit par s’effondrer. Il bascula en grinçant et Erwan le regarda avec une certaine satisfaction. Il en était finalement venu à bout ! Maintenant, il était temps de rentrer. L’après-midi touchait à sa fin et le soleil jetait ses derniers feux. S’il passait par la route, il ne serait pas rentré avant la nuit, mais en traversant la forêt, il gagnerait une bonne demie-heure. Bien sûr, ce n’était pas n’importe quelle forêt, c’était Brocéliande. On la disait magique et peuplée de créatures fantastiques, mais Erwan n’en avait jamais rencontré aucune et il n’était pas superstitieux. C’est donc sans crainte qu’il suivit le sentier forestier.

Mais à quelques pas de là, il aperçut une silhouette. En se rapprochant, il vit qu’il s’agissait d’une jeune fille. Elle avait à peu près son âge, des mèches blondes s’échappaient de sa coiffe et ses beaux yeux bleus étaient noyés de larmes. En regardant mieux, Erwan s’aperçut que sa cheville était gonflée. Elle avait dû se la fouler et voilà qu’à présent, elle avait le plus grand mal à marcher pour rentrer chez elle. Elle s’appuyait sur un gros bâton ramassé dans un fourré et chaque pas lui arrachait une grimace de douleur. Elle s’arrêta net en voyant le jeune homme et sa mine indécise révélait ses pensées : qui était-il? Que faisait-il là ? Allait-il lui faire du mal ?

Erwan lui sourit et cela sembla la rassurer car elle cessa de pleurer. »Puis-je vous aider, demoiselle ? » demanda-t-il en s’avançant vers elle. Elle lui jeta un regard timide et acquiesça. Il la fit monter sur son dos et la douce chaleur qui émanait d’elle le grisa comme un alcool. Elle s’appelait Marguerite et Erwan songea que ce prénom lui allait bien car elle était belle comme une fleur. Aussitôt, la fille du forgeron sortit de son esprit et il se mit à raconter sa vie, enfin une partie, à sa nouvelle amie.

Son rire, le son de sa voix faisaient battre son cœur un peu plus rapidement. A moins que ce ne fût la fatigue… Il avait proposé tout à l’heure de la ramener chez elle, mais il ignorait à quel point c’était loin ! Ils n’en finissaient plus de traverser des clairières, de gravir des collines parsemées de rochers, d’enjamber des buissons et d’éviter les ronces. A ce train là, quand il retournerait dans son propre logis, il ferait déjà nuit noire ! Il osait à peine imaginer ce qu’allait lui faire son père pour le récompenser de lui avoir fait attendre son retour…

Le jeune homme commençait à avoir des crampes. La fille était fluette certes, mais elle pesait son poids ! Et puis, ses doigts cramponnés à ses épaules lui faisaient mal… mais il n’osait pas le lui dire de peur de la vexer. De toute manière, il s’était engagé à l’aider, il était trop tard pour revenir là dessus. Il serra les dents et continua donc à suivre ses indications. Jamais il n’avait vu itinéraire si compliqué ! S’il n’était pas passé par là, vu l’état de sa cheville, comment aurait-elle fait pour rentrer chez elle ? La pensée qu’il lui avait peut-être sauvé la vie le ragaillardit. Il portait secours à une demoiselle en détresse : voilà un exploit qui était digne des chevaliers de la table ronde !

Il faisait de plus en plus sombre et il n’y avait toujours aucune habitation en vue. Erwan commençait tout de même à se demander si sa compagne connaissait vraiment le chemin du retour et s’ils ne s’étaient pas perdus… Il tourna la tête par dessus son épaule et fut ébloui par le sourire de la jeune fille. Ses cheveux brillaient doucement dans l’obscurité. « Tu ne devines pas qui je suis ? » demanda-t-elle en posant le pied au sol. Il la contempla en silence, incapable de répondre. D’ailleurs, qu’aurait-il dit ? Il se doutait bien qu’elle n’était pas ordinaire : ses vêtements de fille de ferme avaient soudain fait place à une robe brodée d’agent ! Mais il n’était qu’un humble mortel, il se contenta de bafouiller

-… Une fée ?

La jeune fille rit.

-Oui, une fée ! Et pas n’importe laquelle : Je suis Viviane, la Dame du Lac. N’as-tu jamais entendu parler de moi ?

Elle lui caressa la joue avec douceur. Le jeune homme frémit. On racontait tant de choses sur les fées ! Comme elles pouvaient être cruelles parfois, si vous aviez le malheur de leur déplaire, mais aussi comme elles pouvaient se montrer généreuses avec ceux qui avaient su s’attirer leurs bonnes grâces!

-Veux-tu que je réalise ton souhait le plus cher ? susurra-t-elle. Tu m’as aidée sans savoir qui j’étais et sans rechigner : cela mérite une récompense ! Ne parle pas ! Laisse moi deviner ce qui te ferait envie… De l’argent ? Des bijoux ? L’amour ?… Non, ton destin est plus noble que cela. Sais-tu que je suis la marraine de Lancelot du Lac ? C’est moi qui aie fait de lui ce qu’il est ! Aimerais-tu lui ressembler ? Voudrais-tu devenir un chevalier ?

Devenir chevalier ? Ne pas finir paysan comme son père, toujours les pieds dans la boue ? Il n’avait pas besoin de réfléchir avant de donner sa réponse ! Il la suivrait jusqu’en enfer si elle le voulait ! Il saisit la main qu’elle lui tendait et se laissa entraîner par elle à travers les bois. Sa fatigue s’était envolée et il courait derrière elle, ses pieds touchant à peine le sol. Elle le mena au bord d’un lac. Les eaux en étaient si sombres que les étoiles ne s’y reflétaient pas. « Voici mon royaume, dit-elle. Suis moi, sois sans crainte. En tenant ma main, tu pourras traverser les flots sans dommages. Grâce à mon pouvoir, tu pourras respirer sous l’eau. Veux-tu toujours m’accompagner ? Pour toute réponse, Erwan serra sa main plus fort et commença à s’avancer dans l’eau. Il lui sourit avec confiance avant d’entrer tout entier dans le lac.

La fée eut un affreux ricanement en émergeant seule des flots. Ses cheveux raccourcirent, perdirent de leur fluidité, jusqu’à ne plus former que des pics rêches sur le sommet de son crâne. Ses yeux s’étrécirent, changèrent de couleur devenant aussi rouges que la braise, sa taille diminua et ses traits si charmants et si féminins s’évanouirent pour ne plus laisser la place qu’à la face cruelle du plus vilain des korrigans. Le jeune mortel avait détruit son habitat, ce chêne séculaire du haut duquel il jouait ses plus méchants tours aux passants imprudents… mais l’outrage était réparé puisque à présent, il nourrissait les poissons ! Il rit encore en repensant à la naïveté du gamin et le cœur joyeux, il partit à la recherche d’un nouvel abri d’où accomplir ses méfaits…

Foule sentimentale

« Foule sentimentale » est une chanson d’Alain Souchon (dont il est à la fois l’auteur, le compositeur et l’interprète) qui date de 1993, date de sortie de l’album « c’est déjà ça » sur lequel figurent quelques titres que j’affectionne particulièrement. Je vous livre ici les paroles où l’auteur nous parle du vide laissé par cette société de consommation qui pourtant nous fait crouler sous l’abondance de biens et de services :

Oh la la la vie en rose
Le rose qu’on nous propose
D’avoir les quantités d’choses
Qui donnent envie d’autre chose
Aïe, on nous fait croire
Que le bonheur c’est d’avoir
De l’avoir plein nos armoires 
Dérisions de nous dérisoires car

Foule sentimentale
On a soif d’idéal
Attirée par les étoiles, les voiles
Que des choses pas commerciales
Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle

Il se dégage
De ces cartons d’emballage
Des gens lavés, hors d’usage

 


Et tristes et sans aucun avantage
On nous inflige
Des désirs qui nous affligent
On nous prend faut pas déconner dès qu’on est né
Pour des cons alors qu’on est
Des

Foules sentimentales
Avec soif d’idéal
Attirées par les étoiles, les voiles
Que des choses pas commerciales
Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle

On nous Claudia Schieffer
On nous Paul-Loup-Sulitzer
Oh le mal qu’on peut nous faire
Et qui ravagea la moukère
Du ciel dévale
Un désir qui nous emballe
Pour demain nos enfants pâles
Un mieux, un rêve, un cheval

Foule sentimentale
On a soif d’idéal
Attirée par les étoiles, les voiles
Que des choses pas commerciales
Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle

 

Le clip est disponible sur Youtube

Passager de la nuit 15 : Paty dans la brume (fin)

Le précédent épisode se trouve ici

Emma s’est réveillée. Je sens ses pensées s’agiter. Je comprends que Thibault se soit senti attiré par un tel esprit : quelle merveille ! La faim qui monte en moi me mortifie. Il suffirait d’un rien pour que je cède à mes appétits et que je m’empare de ces rêves-là. Ma sœur… je suis un danger pour elle, une prédatrice prête à la dévorer. Mais il y a plus grave pour le moment. Ses intentions sont claires. Elle veut se jeter sur son ravisseur pour le désarmer. Elle présume de ses forces. Elle est encore un peu groggy et lui, tient une arme.

 

Je sens ses muscles se bander, ses yeux se poser sur le bras qui la menace. Elle évalue la distance, s’apprête à sauter et à s’agripper à lui pour le déséquilibrer. Dans le même temps, je l’entends lui, décider de ce qu’il va faire : appuyer sur la détente car il croit que cela fera apparaître Thibault. D’autres esprits sont en action : celui de Gaël qui se demande quelles sont ses chances d’atteindre Merry avant qu’il ne fasse feu et celui de Thibault qui me crie de le tuer….

J’hésite… trop longtemps au goût de mon fiancé qui choisit d’entrer en scène et de se montrer. L’autre en oublie Emma. Il jubile. Thibault, c’est le résultat de toutes ses recherches, la clé de l’immortalité. Je suis consternée par ce que je lis en lui. Il s’imagine qu’il va devenir un vampire des âmes à son tour. Il se voit puissant, prenant la vie des autres comme bon lui semble et surtout, il veut échapper à la mort.

J’entrevois à cet instant le gamin qu’il a été. Ce petit Nathaniel qui s’est réveillé au beau milieu de la nuit, mu par un besoin pressant. Il a descendu l’escalier de bois en évitant de faire grincer les marches. Un bruit étrange l’a immobilisé. Cela venait de la chambre de son grand-père. Il est remonté un peu pour écouter. Cela ressemblait à des gémissements. Il a pensé que son grand-père était malade et est allé jusqu’à sa chambre. C’est là qu’il a vu la fenêtre ouverte et l’homme dans le jardin qui s’éloignait. Un homme sombre, habillé de noir, qui n’a même pas jeté un regard en arrière… L’enfant a refermé la vitre et est retourné se coucher. Le lendemain, il demanderait à son grand-père qui était cet homme et ce qu’il était venu chercher.

Il avait dû trouver la réponse par lui-même… et cette réponse était Thibault ! « Je ne l’ai jamais rencontré, m’affirme celui-ci dans mon esprit. Pas plus lui que son grand-père. Mais je n’ai jamais prétendu être le seul de mon espèce ! » Nathaniel semble penser le contraire. Il est partagé entre son envie de devenir immortel et le désir plus humain de venger son aïeul. Son arme change de cible. Son doigt hésite sur la gâchette. Je ne l’entends plus penser. Pourquoi ? Que se passe-t-il ? Est-ce mon pouvoir qui me fait soudain défaut ? Non, c’est lui qui fait le vide dans son esprit. Il se concentre.

Je vois la scène se jouer au ralenti. Thibault qui s’avance en regardant droit devant lui, Nathaniel dont le doigt presse la gâchette, Gaël qui s’élance en sachant qu’il arrivera trop tard et Emma qui se relève brusquement en attrapant le bras de son ravisseur. Son intervention fait dévier le coup. Personne n’est blessé, mais je sens qu’un second coup va suivre et que celui-là sera mortel.

Alors, je lance toute la force de mon esprit sur notre ennemi. Il est surpris car je ne fais pas partie de ses données. Il a toujours ignoré mon existence, mais il cherche à me résister. Je brise toutes ses défenses. Je prends le contrôle et je tourne l’arme contre sa tempe… Le coup de feu est renvoyé par l’écho, tout comme le cri poussé par Emma. Gaël est près d’elle. Elle pleure sur son épaule.

Je ne sors pas de ma cachette. Je ne peux pas montrer à ma sœur ce que je suis devenue. Elle aurait trop de peine. Gaël et Thibault sont d’accord avec moi. Le premier parce qu’il pense qu’Emma remuerait ciel et terre pour me faire retrouver mon état d’être humain (même si c’est impossible). Le second parce qu’il veut me garder toute à lui. Je m’éloigne la mort dans l’âme.

Ma consolation est que je la laisse entre de bonnes mains. Gaël est encore un peu jeune, mais il fera un compagnon dévoué. Et puis, Emma est folle de lui depuis sa plus tendre enfance. Quel dommage que je ne puisse pas lire aussi l’avenir ! Thibault rit. Il a laissé nos tourtereaux en tête à tête. Il passe un bras autour de moi et ma joue collée contre sa poitrine, je me sens enfin à ma place.

 

« Paty ! » s’écrie soudain Emma en se détachant de Gaël. Le jeune homme regarde dans la même direction qu’elle. Il ne voit que les arbres et devine que le couple s’est éloigné depuis un moment déjà. Mais Emma semble percevoir des choses qui à lui, sont inaccessibles. Ses larmes se sont remises à couler et il croit l’entendre murmurer : « Sois heureuse ma sœur ! Où que tu ailles… »

 

FIN

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