Le clan des dragons 6

Ils n’eurent pas le temps de réagir, encore moins celui de se défendre… Les flots de flammes déferlèrent sur eux. Ceux qui échappèrent au feu furent impitoyablement piétinés. Le dragon en moi, s’effara de ma sauvagerie. Je voulais que pas un n’en réchappe, mais mon hôte au contraire, m’obligea à épargner un petit groupe.

-Il faut les faire parler, me dit-il. Et ils  pourront nous être utiles pour ramener les prisonnières chez elles, tu ne crois pas ?

-Bien, je m’incline, lui dis-je. Mais si l’un de ces imbéciles tente un geste désespéré, je le tue sans hésiter.

-Tu deviens bien prompte à ôter la vie, répliqua sèchement le dragon. Je comprends ta colère, mais essaie de te souvenir que ces créatures sont tes frères…

Il n’avait pas tout à fait tort. Je m’étais laissée emporter. Néanmoins, de là à considérer ces ordures comme mes semblables, il y avait une marge ! Je m’adressai aux survivants pour qu’ils sachent bien à quoi s’en tenir.

« Vous avez vu de quoi je suis capable… Ne tentez aucun geste malheureux, répondez à mes questions, obéissez à mes ordres et vous aurez une chance de vous en sortir. Dans le cas contraire, préparez vous au pire. C’est compris ? »

Ils acquiescèrent, surpris de se voir épargnés… J’étais prête à parier qu’à ma place, aucun d’eux n’aurait gracié ses victimes…

Les prisonnières ne furent pas plus faciles à manier. Elles se mirent à crier, à pleurer et à gémir en me voyant approcher, convaincues que je voulais les dévorer.  Je m’adressai donc à la plus sensée d’entre elles : ma mère.

-Dîtes à ces stupides femelles que je ne toucherai pas un cheveu de leur tête,  lui déclarai-je. Et assurez vous qu’elles suivront mes instructions. En contrepartie, je vous garantis de vous ramener toutes saines et sauves jusque chez vous !

-Qui me dit que vous tiendrez parole ? objecta ma mère avec son sang froid coutumier. Et quel intérêt avez-vous à nous porter secours ?

-Soyez certaine que je poursuis des buts personnels… Nous en parlerons plus tard si vous le voulez bien, lui dis-je.

-J’y compte bien, fit ma mère sans se démonter face à l’immense dragon qui la toisait. Mesdemoiselles, ajouta-t-elle à l’adresse de ses compagnes, si vous vous calmiez un peu ? Cette  créature est notre sauveur : voyez comme elle a châtié nos geôliers ! Croyez-vous qu’elle aurait fait tant d’efforts juste pour venir nous dévorer ensuite ?

Les femmes se calmèrent et j’admirai sincèrement le courage dont ma mère faisait preuve ainsi que l’emprise qu’elle avait sur les autres malgré les circonstances.

-Alors, dragon, me demanda-t-elle, quels sont vos plans pour la suite des événements ?

-Nous allons d’abord ramener ces dames dans leur village, puis je vous reconduirai ensuite chez vous, lui répondis-je.

-Hors de question ! répliqua ma mère. Je ne suis pas une vulgaire paysanne. J’exige que vous me reconduisiez avec mes filles au palais et je m’occuperai de faire raccompagner ces malheureuses chez elles.

-Vous n’êtes pas encore dans votre beau palais où vous donnez les ordres… Ici, c’est moi qui décide ! Votre vie n’a pas plus de valeur que les leurs. Nous irons où je le dirai… Compris ?

Elle serra les poings avec rage, mais hocha la tête en signe d’assentiment. J’aurais dû sentir de la satisfaction, vu qu’elle m’avait brimée de nombreuses fois par le passé, mais seule l’amertume emplissait mon cœur.

-C’est peut-être parce qu’elle ignore que c’est toi ? fit la voix moqueuse du dragon dans ma tête. Tu parles d’une vengeance…

Le clan des dragons 5

Nous nous élevâmes haut dans le ciel. J’avais toujours souffert du vertige et voilà que soudain, il avait disparu. Nous survolâmes en quelques minutes la forêt que j’avais mis des heures à parcourir. Ah, l’enivrante sensation ! Notre liberté était totale, dans les airs, nous dominions le monde et rien ne pouvait nous atteindre.

Nous passâmes au-dessus du temple et je compris que quelque chose n’allait pas… Il n’y avait aucun mouvement, aucun signe de vie dans ce lieu habituellement grouillant de monde. Le dragon était un peu réticent à l’idée d’approcher de nouveau des hommes, mais il accepta que je me pose dans la cour. Des corps jonchaient le sol, le mobilier était cassé. Bien que l’entente entre nous fût assez peu cordiale, je pensai aussitôt à ma mère et à mes soeurs. Je les cherchai en vain. Elles n’étaient plus là… Je me consolai en songeant que je n’avais pas trouvé leurs cadavres et qu’il y avait au moins une chance qu’elles fussent encore en vie.

Puis je faillis sombrer dans le désespoir en réalisant que je ne savais ni ce qui s’était passé, ni où elles étaient parties. Plus personne ne pouvait me renseigner. Les témoins étaient tous morts. Heureusement, le dragon était là.

-Utilise ton flair ! me suggéra-t-il.

-Mon flair ? répétai-je bêtement.

Je humai timidement l’air et je fus surprise du nombre d’informations qui parvinrent à mon esprit. Des hommes en armes étaient venus ici. Ils n’étaient pas très propres. Leur odeur assez forte me permettrait de remonter leur piste sans problème : un vrai jeu d’enfant ! Le parfum de ma mère était plus ténu, mais il flottait encore dans l’atmosphère.

La colère monta en moi et je poussai un grondement terrible. J’allais traquer ces misérables et les exterminer jusqu’au dernier… Le dragon protesta, terrifié à l’idée d’affronter des hommes.

-Te souviens-tu de ce qui m’est arrivé la dernière fois que j’ai bravé des humains ? me demanda-t-il.

-Oui, lui dis-je simplement, mais alors je n’étais pas avec toi ! Je ne leur donnerai pas l’occasion de nous faire le moindre mal…

Un peu plus loin, nous vîmes un village à demi ravagé par les flammes. Ceux qui avaient attaqué le temple étaient également passés par là. Mais cette fois, ils avaient laissé des survivants derrière eux. Des silhouettes se pressaient autour des maisons, tentant d’éteindre le feu.

Mon arrivée provoqua une vague de panique. Les pauvres gens crurent leur dernière heure arrivée. « Je ne vous veux aucun mal !  » leur dis-je. Hélas, mon aspect combiné à ma voix de stentor n’eurent pas l’effet escompté. Je ne fut que lorsque je recrachai un long jet d’eau, pris dans la rivière, sur le foyer le plus proche que les villageois daignèrent se rapprocher.

Il me fallut éteindre toutes les flammes avant de pouvoir capter leur attention. Alors, ils se pressèrent autour de moi avec crainte et respect. Je crois qu’ils me prirent pour une sorte de divinité vengeresse car ils m’implorèrent de punir ceux qui avaient apporté la désolation sur leurs demeures.

J’eus bientôt tous les détails que je désirais : la troupe comptait une cinquantaine d’hommes, des mercenaires devenus maraudeurs, faute de contrats. Ils avaient emmené plusieurs femmes du village et étaient partis vers le nord… Je me dressai de toute ma hauteur en poussant des grondements furieux. Je promis de les traquer, de les trouver et de les punir.

Mon sang bouillonnait. Je crois n’avoir jamais été aussi en colère de toute ma vie. Les brigands que je poursuivais étaient encore pires que mon père. Ils vendaient les femmes comme esclaves sans se préoccuper de leurs familles ni de ce qui pourrait leur arriver. J’étais lasse de ces hommes qui tenaient nos destins entre leurs mains. Ils allaient me le payer cher !

Quand je pris mon envol, spontanément les villageois m’acclamèrent.

Il faisait nuit quand je repérai leur campement. Leurs feux se voyaient à des lieues à la ronde. Sans doute ne craignaient-ils ni de se faire remarquer, ni de se faire attaquer… N’étaient-ils pas plus forts et plus nombreux que les malheureux qu’ils avaient attaqués ? J’entendais leurs rires. Je sentais l’odeur de leur nourriture et je me fis violence pour ne pas me précipiter tout de suite sur eux. Je devais d’abord repérer leurs prisonnières, les délivrer, puis jouer de l’effet de surprise avant de passer à l’attaque.
J’attendis donc que les rires s’éteignent et que le camp s’endorme pour commencer à bouger. Je repris ma forme humaine : c’était plus simple pour passer inaperçue. De toute façon, même ainsi,
mes sens étaient exacerbés, j’aurais pu progresser les yeux fermés. Il ne restait que quelques sentinelles qui veillaient sur la sécurité de leurs camarades et elles n’étaient pas vraiment sur le qui-vive. Je me faufilai, le coeur battant, dans le camp.

Le parfum de ma mère me parvint, ténu et lointain. J’allais devoir m’enfoncer au milieu des dormeurs pour la retrouver. L’aventure fut épique. Je m’arrêtai à chaque instant, convaincue d’avoir été repérée, mais décidément, la garde ici laissait à désirer. Je finis par tomber sur une sorte d’enclos où les femmes étaient retenues. On les avait parquées là comme des animaux. Mes sœurs
étaient regroupées autour de ma mère. Elles étaient toutes dans un état pitoyable, sales et épuisées. Je serrai les poings. Il fallait que je garde la tête froide si je voulais sauver tout le monde… mais
à ce moment là, ma mère tourna son regard vers moi et j’y lus un désespoir tel que la fureur m’emporta.

Le clan des dragons 4

Le feu s’était éteint pendant la nuit, aussi me réveillai-je frigorifiée et nauséeuse. Un coup d’œil à l’extérieur suffit à me convaincre de ne pas quitter la grotte : il neigeait à gros flocons. Mon premier geste fut donc de rallumer le feu, puis de m’astreindre à ne manger qu’une toute petite portion de mes provisions, même si la faim me torturait. Je devais me montrer économe si je voulais survivre.

En contemplant mon pauvre petit feu qui frissonnait sans parvenir à réchauffer l’atmosphère, je repensai au rêve de la nuit…  Je m’étais vue dans la peau d’un dragon et bien que cela se fut terminé de manière funeste, j’avais adoré ça… Et si ce n’était pas un rêve ? me dis-je brusquement. Les sensations, les lieux… tout m’avait paru tellement réel !

Pour m’en assurer, il me suffisait d’aller me balader dans les galeries, au fond de la grotte et de vérifier si oui ou non, un squelette de dragon traînait par là. Et puis… qu’avais-je de mieux à faire par ce temps ?  Je confectionnai une torche de fortune en espérant qu’elle ne s’éteindrait pas pendant mon exploration, puis je me mis en route.

Je choisis la galerie la plus large, celle que le dragon avait empruntée dans mes songes nocturnes. Elle me sembla conforme à ce dont j’avais rêvé, mais après tout, cela ne prouvait rien ! Toutes les grottes devaient plus ou moins se ressembler. Ma progression ne fut pas très rapide car je m’arrêtais à chaque fois que la flamme de ma torche vacillait. Si bien qu’il me fallut longtemps avant que je ne m’aperçoive de deux phénomènes étranges : de la lumière filtrait au bout de la galerie et plus je m’en approchais, plus l’air se réchauffait.

Lorsque les parois s’élargirent pour s’ouvrir sur une gigantesque salle souterraine, je sus que mon rêve était en fait une vision. C’est donc sans surprise ou presque, que je trouvai le corps du dragon. Même si au lieu du squelette attendu, j’étais face à son cadavre intact. La chaleur, d’ailleurs, venait de lui.

Mais alors que j’allais poser ma main sur sa tête, une grosse voix m’arrêta net.

-Te voilà enfin ! fit la voix moqueuse. Qu’as-tu donc fait en chemin pour tarder autant ?

Je restai un court instant la bouche ouverte, puis je me ressaisis en comprenant brusquement la situation.

-Vous êtes… le dragon ? demandai-je stupéfaite.

-Evidemment, me répondit la voix. Qui donc, veux-tu que je sois ?

Bizarrement, ce nu fut pas la peur, mais l’excitation qui monta en moi.  J’avais toujours douté de l’existence des dragons et voilà que j’en avais un devant moi ! J’ignorais pourquoi, mais j’avais l’impression qu’il avait besoin de moi, aussi inepte que cela me paraissait..; Ce qu’il me confirma presque aussitôt en déclarant :

– Tu n’es pas arrivée ici par hasard. J’ai dû déployer bien des efforts pour t’attirer jusqu’à moi.

-Pourquoi m’avoir choisie, moi ? fis-je assez septique. N’aviez-vous pas une proie plus appétissante à portée de la main ?

Son rire fit trembler les parois de la grotte.

-Qui te dit que tu es une proie, petite sotte ? Tu n’as que la peau sur les os et je ne mange pas d’êtres humains : ils sont trop indigestes ! Non, tu es là pour une toute autre raison.

-Laquelle ? voulus-je savoir.

Le dragon soupira.

-Impatiente créature, murmura-t-il. Tu es là parce que ce corps que tu contemples est devenu inerte… Tu es là parce que nos esprits sont frères : libres, rebelles à toute forme de soumission. Sais-tu combien d’années il m’a fallu attendre pour qu’apparaisse un esprit comme le tien ? Non… Bien sûr tu l’ignores. Tu n’as même pas conscience de ta rareté !

-Que voulez-vous ? l’interrompis-je.

Son rire résonna si fort que je perdis l’équilibre.

-Je veux lier mon destin au tien, petite insolente. Tu me prêteras un peu de ta force et je te prêterai la mienne.  Nous serons mêlés l’un à l’autre pour le meilleur et pour le pire…

Je n’étais pas certaine de bien comprendre, mais je sus que je tenais là une chance inespérée.

-Nous pourrons rester libres et faire ce que nous voudrons ? demandai-je.

-Tout à fait… Rien ni personne ne pourra entraver notre route.

Je réfléchis brièvement. Il m’apparut que mes chances de survie seraient bien meilleures de cette manière et j’acceptai la proposition du dragon. Aussitôt, la grotte devint très lumineuse et le corps du dragon se désagrégea en particules dorées qui formèrent un nuage dense et brillant. Celui-ci se mit à tournoyer avant de se diriger vers moi pour m’envelopper.

Contrairement aux apparences, cela n’avait rien d’effrayant. C’était comme se trouver dans une étreinte chaude et amicale. Sans la moindre douleur, je vis les particules se faire absorber par ma peau et je sentis bientôt le dragon qui vibrait en moi. Ses pensées m’envahirent, bien plus fortes et bien plus prégnantes que dans mon rêve. Des connaissances séculaires imprégnèrent ma mémoire. J’étais toujours moi… mais un moi enrichi, puissant et sûr de lui.

Je lâchai ma torche et ouvris ma main. Une flamme jaillit de ma paume. Les pouvoirs du dragon étaient miens. J’étais déjà assurée de ne pas mourir de froid ! Je regagnai l’entrée de la grotte, l’esprit joyeux, sans savoir si cette joie était la mienne ou celle de mon hôte.

Mon petit feu était mort, mais je n’en avais plus besoin. La chaleur qui brûlait en moi était plus intense que celle d’un simple foyer. « Sortons ! » me dit le dragon, impatient de retrouver la lumière du jour. Je m’exécutai. La neige fondait sous mes pas. Je ne sentais plus le froid.

Le dragon jubilait. « Vole ! » m’ordonna-t-il. Je ris. Voler ? Comment voulait-il que je fasse une chose pareille ? Je n’avais qu’un corps de femme… Le dragon rit à son tour. « Utilise le pouvoir de nos esprits. Vois nous comme un dragon et nous serons un dragon. » Je fermai les yeux et me concentrai sur cette idée. Quand je les rouvris, je sus que j’avais changé d’aspect. J’avais pris de l’ampleur, ma peau s’était couverte d’écailles et surtout, une magnifique paire d’ailes ornait mon dos.

Le clan des dragons 3

Il faisait frais et encore sombre à l’extérieur. Je m’étais chaudement vêtue, mais je n’en frissonnai pas moins. L’excitation n’y était certainement pas étrangère. Je m’étais préparée du mieux que je l’avais pu. Sous mon long manteau, je portais une lourde besace qui contenait des vivres, de l’eau, une couverture, quelques remèdes et des pierres à feu dont je n’userais qu’une fois que je serais dans les froides montagnes. J’avais aussi emporté une dague, dérobée à un garde du temple… J’espérais être capable de chasser et de pêcher lorsque je serais en pleine nature, mais pour l’heure, le plus urgent était de m’éloigner et de mettre un maximum de distance entre d’éventuels poursuivants et moi.
Quand il fit grand jour, le temple n’était plus visible et je m’enfonçai dans une sombre forêt. J’évitais d’écouter les bruits étranges qui filtraient du sous-bois, terrifiée à l’idée de croiser des bêtes sauvages : onces ou ours affamés. Ma dague aurait été une arme bien dérisoire, face à de tels adversaires… A force de monter toujours plus haut, je commençai à ressentir une fatigue assez vive. Mes pieds et mes mollets étaient douloureux, mais je n’osais pas encore faire de pause. Je me contentai de manger un morceau de pain en marchant, histoire de reprendre des forces. Le repos serait pour plus tard, lorsque j’aurais trouvé un abri sûr.

J’avais marché toute la journée sans jamais quitter la forêt. Cela m’inquiétait. Soit je progressais très lentement, soit je m’étais perdue et je revenais sur mes pas. Pourtant, j’avais toujours l’impression de prendre de l’altitude… La nuit allait bientôt tomber et je me mis en quête d’un refuge. J’aurais pu tourner des heures durant sans rien trouver, mais par le plus grand des hasards, je tombai directement sur une grotte. J’y pénétrais avec beaucoup de précautions. Comment savoir si ce n’était pas l’antre d’une bête ? La présence d’énormes toiles d’araignées me rassura : aucun animal n’était passé là depuis des lustres.
Je sortis mes pierres à feu et entrepris d’allumer un petit foyer pour me tenir chaud. Il commençait à faire sombre, personne ne verrait la fumée et pour ma part, je repèrerais facilement le moindre intrus. J’avoue que ma seconde préoccupation fut de détruire les toiles… L’idée que des bestioles puissent courir sur ma peau pendant mon sommeil me répugnait. A lueur des flammes,  m’apparut tel qu’il était : lugubre, mais sec.
Comme je l’avais pressenti, il avait bien servi de demeure à un animal… un très gros animal si j’en jugeai par la taille des squelettes de ses proies. La grotte semblait profonde. Il y avait probablement des galeries tout au fond car je sentais des courants d’air dans mon dos. J’étais trop fatiguée pour bouger, aussi décidai-je d’aller explorer les lieux dès le lendemain. Je m’enroulai dans ma couverture et sombrai dans un profond sommeil.

Un soleil resplendissant éclairait un paysage estival. Je déployai mes ailes dans le bleu du ciel, savourant la fraîcheur du vent sur mes écailles. La faim faisait gronder mon estomac et des yeux, je cherchai une proie pour combler mon féroce appétit. Je la vis au beau milieu d’un troupeau : grasse, la robe luisante… en un mot, délicieuse ! Intérieurement, je remerciait l’humanité qui avait l’amabilité d’élever des vaches et des moutons à deux pas de mon antre. Puis j’amorçai un piqué pour fondre sur mon repas quotidien.

C’est alors que la douleur me fit perdre le contrôle. Quelque chose s’était fiché dans mon flanc droit. J’entrevis la hampe d’une lance tandis que le paysage tournoyait autour de moi. Des dizaines d’humains sortaient en vociférant des buissons alentours, guettant ma chute et l’instant où ils pourraient me mettre à mort. Je ne leur ferais pas ce plaisir !  Je me redressai, une patte pressée contre ma blessure et même si cela me déchirait les entrailles, je lançai un long jet de flammes vers mes pitoyables adversaires. J’eus au moins la satisfaction d’en voir plusieurs flamber avant de regagner, comme je le pouvais, mon antre.

Je me traînai dans ma grotte, au fond, tout au fond… Je me glissai jusqu’au cœur de la montagne, là où les hommes n’oseraient jamais aller. Nous autres dragons, sommes immortels, du moins nos esprits le sont-ils et ils sont attachés à la terre. Le mien refusait l’idée de la mort et pourtant… mon corps s’affaiblissait. Mon noble sang coulait à flots : si je ne faisais rien, je disparaîtrais à jamais. Je m’approchai d’une colonne de pierre formée d’une stalactite et d’une stalagmite qui s’étaient jointes et soudées, puis je laissai mon esprit s’y déverser.

Privé de mon âme, de sa volonté, mon corps s’effondra et je le sentis mourir. Une tristesse sans nom m’envahit.  Plus jamais je ne volerais; ni ne sentirais le vent de la vitesse siffler sur mon corps. La chasse, le goût du sang sur ma langue, tout cela ne serait plus que souvenir. Mais il y avait bien pire… Je resterais ici pour l’éternité, privé de soleil, prisonnier de la pierre, car qui pourrait entendre mes appels ? De ma colonne, je me répandis dans toute la grotte, mais à part quelques rongeurs, rien de vivant n’en franchissait le seuil. Epuisé, je me mis en sommeil, espérant qu’un jour la délivrance viendrait…

Mon âme au diable (pour l’atelier d’écriture des Chroniques atmosphériques)

Cette semaine chez Marie, les consignes sont les suivantes : je vous invite à écrire un texte qui inclura toutes les phrases suivantes: « en dépoussiérant son grenier » – « la table en bois nappée aux couleurs de l’Italie » – « la boite de nuit puait le whisky rance » – « il s’en est fallu de peu pour qu’il perde l’équilibre » et « la porte s’est ouverte sur sa tête cramoisie ». A Vos Plumes!

Après le décès de mon vieil oncle, je suis allé chez lui pour ranger, nettoyer et débarrasser sa maison afin de pouvoir la mettre en vente. C’était un original qui collectionnait les objets les plus variés, les meubles les plus étranges ainsi qu’une floppée de plantes carnivores qu’il couvait de soins jaloux. Mais c’est en dépoussiérant son grenier que j’ai fait la découverte la plus curieuse. Dans une chemise cartonnée, un volumineux contrat attendait d’être signé. Le titre m’a fait sourire « contrat de cession de mon âme au Diable ». Persuadé qu’il s’agissait d’une plaisanterie, j’ai descendu ma trouvaille dans la cuisine et l’ai déposée sur la table en bois nappée aux couleurs de l’Italie.

Sauf que le document n’avait rien d’amusant. Truffé d’expressions de jargon juridique, il expliquait en large et en travers comment le souscripteur, en échange de son âme, recevrait richesse et pouvoir. Bien sûr, je n’osai y croire, mais je n’ai pas pu m’empêcher de lire le contrat jusqu’à la dernière lettre. Ah, si seulement de telles choses existaient, ma situation soudain s’améliorerait ! Plus de dettes, plus de petits boulots exténuants et mal payés, plus de propriétaire acariâtre pour me crier que je lui devais plusieurs loyers à chaque fois que je rentrais chez moi ! Avec un gros soupir, j’ai posé la chemise dans un coin et l’ai oubliée le temps de finir le ménage pour lequel j’étais venu.

La vente de la maison ne me rapporterait probablement pas grand chose, car mon pauvre tonton avait laissé beaucoup de factures impayées derrière lui. Quant à ses collections… elles étaient tellement loufoques que j’aurais de la chance si elles trouvaient preneur ! Je suis rentré chez moi, embarquant machinalement le contrat dans sa chemise, ainsi qu’une bonne dose de fatigue et de désespoir. Comme de juste, le propriétaire qui logeait au rez-de-chaussée, a jailli de chez lui comme monté sur ressort et m’a invectivé, assez fort pour faire sortir certains de mes voisins. Heureusement, avec le temps, je suis devenu insensible à la honte !

Avant de me coucher, j’ai relu le contrat et remarqué qu’aucun nom, ni aucune signature n’y était apposée. Par jeu, plus que par conviction, j’y ai donc inscrit le mien et j’ai parafé le bas de la page. Ma nuit a été agitée de rêves plus ou moins baroques, dont un qui est revenu avec insistance et où on me priait de me rendre au crépuscule, dans une boîte de nuit que je connaissais vaguement pour être passé devant à plusieurs reprises. Là-bas, me disait-on dans mes songes, je pourrais déposer mon contrat dûment signé et alors, à moi la belle vie !

Je n’y serais sûrement pas allé si j’avais été dans mon état normal, mais là, j’ai le moral en berne, quelques bières dans le nez et rien à perdre, à part un peu de temps… J’ai failli renoncer quand la fraîcheur du soir a traversé ma petite veste et aussi quand j’ai passé la porte de l’établissement minable, accueilli par un videur apathique qui s’ennuyait, faute de clients à faire entrer. La boite de nuit puait le whisky rance, le vomi et la sueur : un cocktail qui d’ordinaire m’aurait fait fuir. Au lieu de ça, je me suis avancé vers l’unique personne présente dans la salle, un petit bonhomme ridé comme une pomme et vêtu d’un costume blanc.

Il m’a regardé venir vers lui en tirant sur un cigare dont il m’a soufflé la fumée au visage.

-T’es pas un rapide toi ! m’a-t-il dit. Allez, envoie le contrat !

Trop surpris pour protester, j’ai tendu le document et je l’ai regardé tandis qu’il vérifiait que tout était bien rempli.

-Alors c’est vrai, ai-je balbutié quand il a relevé la tête.

-Bien sûr que c’est vrai ! a-t-il grogné. Pince-toi si tu ne me crois pas !

Je me suis exécuté et je n’en ai pas été plus avancé.

-Et maintenant il se passe quoi ? ai-je osé insister.

-Maintenant mon gars, tu rentres chez toi et tu profites de ta nouvelle vie ! Bouge ! Jean-Pierre ! cria-t-il. Accompagnez donc monsieur, vous lui servirez de garde du corps le temps qu’il engage du personnel ! Allez ! Oust ! On disparait ! J’ai d’autres chats à fouetter moi !

Je me suis retrouvé comme un imbécile sur le trottoir, flanqué du videur qui ne pipait mot. Pour me donner une contenance, j’ai mis mes mains dans mes poches et les ai retirées aussitôt. J’étais entré vêtu comme un minable et à présent, j’étais sapé comme un prince, les poches pleines de billets. J’ai jeté un œil à Jean-Pierre qui resta imperturbable. Toute cette histoire commençait à me plaire ! Ma première visite a été pour mon propriétaire. J’ai frappé de toutes mes forces chez lui, indifférent à l’heure tardive. Je l’ai entendu jurer et la porte s’est ouverte sur sa tête cramoisie. Il s’en est fallu de peu pour qu’il perde l’équilibre quand j’ai jeté sur le sol la totalité des loyers que je lui devais en espèces. Tout tremblant (peut-être à cause du regard peu aimable de Jean-Pierre sur lui), il m’a signé mes quittances de loyer et m’a même souhaité d’une voix éteinte une bonne soirée.

Oh, la soirée fut fameuse ! Je ne suis pas resté à dormir dans mon appartement miteux. Je me suis rendu dans toutes les boîtes de nuit branchées de la ville où j’ai claqué de l’argent sans sourciller. Mes poches paraissaient sans fond ! Pour la première fois de ma vie, j’ai été le roi de la fête. Des filles somptueuses se sont collées à moi, on a scandé mon nom tandis que je payais tournée sur tournée. J’ai même essayé quelques substances illicites, encouragé par mes nouveaux amis. Puis soudain, ça a été le trou noir.

Je me suis réveillé dans un tunnel sombre et humide. Le petit bonhomme en costume blanc était là, tirant sur son cigare.

-Ben toi au moins, t’as pas traîné ! a-t-il remarqué.

-Pardon ?

-T’es mort petit gars, une overdose… C’est triste : maintenant, tu dois passer à la caisse. Selon le contrat que tu as signé, tu nous dois une âme !

Le clan des dragons 2

Ce n’est qu’une fois dans ma chambre que je laissai le désespoir m’envahir. Je ne voulais pas de cette vie : elle n’était pas pour moi. Je devais m’enfuir au plus vite. Où ? Je n’en savais rien, mais j’étais bien décidée à agir.

Les jours suivants, je fis mine d’accepter mon sort et de me réjouir de mon futur mariage. J’écoutais les louanges qu’on faisait sur mon fiancé en prenant un air extasié et je poussais de profonds soupirs comme si je me languissais de sa présence. J’avais compris que si je voulais avoir une chance de m’enfuir et de tromper la vigilance de mon entourage, il me fallait jouer la comédie.

Cette stratégie s’avéra payante. Convaincue de ma bonne volonté, ma mère décida de m’emmener dans un temple situé au creux des montagnes et qui était réputé pour favoriser les unions fertiles… car si je mettais au monde un héritier mâle, je ne pourrais être répudiée par mon époux. Mon père donna sa bénédiction pour ce voyage, non pas qu’il crût un instant à ces superstitions féminines, mais parce que de cette manière, le palais deviendrait un peu plus calme.  Ignorant tout de mes projets, il ne pouvait pas imaginer une seule seconde qu’il s’en mordrait les doigts.

Le voyage fut long et éprouvant pour tout le monde. Le route n’était guère entretenue et notre carrosse en subissait tous les cahots. Mes sœurs furent malades, mais ma mère et moi étions d’une autre trempe. Même malmenées, nous conservions toute notre dignité. Le temple s’avéra décevant. Il était immense, mais sans âme. Je trouvais que les prêtres qui s’empressaient autours de nous avaient un air cupide. Ma mère étant venue avec de nombreuses offrandes, ils furent comblés.

On nous logea dans des cellules propres, mais bien trop confortables pour un édifice religieux. Le clergé ici, vivait dans le luxe. Je doutai aussitôt de la sincérité de leurs prières. Mais après tout, cela importait peu. Je n’avais aucune envie d’être bénie et encore moins de devenir fertile. Néanmoins, je me rendis à tous les offices comme la plus pieuse des croyantes : je voulais m’imprégner de la configuration des lieux
et des habitudes de leurs occupants. C’est ainsi que je pus répertorier toutes les issues du temple, y compris celles qui desservaient les parties communes et où, ni les prêtres ni leurs invités ne mettaient d’ordinaire les pieds. En deux jours, mon plan d’évasion était prêt. Je savais par où je devais passer et à quel moment. Il ne me restait plus qu’à le mettre en pratique.

Je me levai à l’aurore. Les miens étaient encore endormis et je pris bien soin de ne pas les réveiller. Je fus tentée de me glisser comme une ombre dans les couloirs, en rasant les murs… Mais c’était le moyen le plus sûr de me faire remarquer. Chacun ici, avait pris l’habitude de me voir aux offices. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que je me trouve là, aussi matinale que fût l’heure.

Il y avait bien peu d’assistants à cette cérémonie, mais c’était loin d’être un avantage. On ne manquerait pas de s’apercevoir de ma disparition si je m’éclipsais trop tôt. C’est pourquoi j’assistai de bout en bout à l’ennuyeux sermon du prêtre qui se bornait à ânonner toutes les prétendues qualités qu’on attendait d’une bonne épouse.

Ce qu’il disait me révoltait, car il prônait l’obéissance aveugle à son mari, le renoncement à toute ambition personnelle pour le servir, le sacrifice des biens et de la personne de sa femme pour le sauver… Autant de choses auxquelles je refusais de me plier. J’allais d’ailleurs commencer par désobéir…

Je restai la tête baissée, comme plongée dans une profonde méditation lorsque la cérémonie s’acheva.  Ainsi que je l’avais espéré, on me laissa tranquille et je me retrouvai seule dans la chapelle. J’ouvris discrètement un œil pour m’assurer que la voie était libre, puis je me précipitai vers la sortie normalement réservée aux prêtres et à leurs assistants. Mon cœur battait la chamade, mais je ne flanchai pas. La liberté était là, toute proche, et je ne doutais pas de mon succès, à condition bien sûr de me montrer prudente.

Le clan des dragons 1

Depuis mon plus jeune âge, j’y suis préparée. Lorsque j’atteindrai mes 17 printemps, on me livrera à mon promis, le seigneur de Kruptos, de 20 ans mon aîné. On me dit que j’ai de la chance, que je deviendrai une reine, un sort enviable lorsque comme moi, on est issue d’une nombreuse fratrie, princesse parmi les petites princesses. Nous sommes aux yeux des nôtres quantités négligeables… Notre seule valeur est de servir de garantie lorsque notre père conclut des alliances avec d’autres peuples : il donne ses filles en mariage comme on distribuerait des petits pains. En apparence je suis soumise, mais en réalité tout mon être se révolte. S’il existe un moyen de déjouer le sort, je le déjouerai. Je me le suis juré !

Le jour de mon anniversaire approchait et une rencontre fut organisée avec mon fiancé. Pour l’occasion, toutes les caméristes du palais s’affairaient autour de moi afin de me mettre en valeur. Ma mère et mes sœurs aînées avaient choisi avec soin ma tenue : une horrible robe bouffante, pleine de froufrous et de rubans, qui me comprimait tellement la taille que je pensais ne plus pouvoir respirer. Mais le pire de tout, fut qu’une fois apprêtée, je ne reconnus pas celle qui me faisait face dans le miroir. Certes elle avait mon visage, mais ce n’était pas moi.  Je n’avais rien de commun avec cette pimbêche guindée, aux yeux froids, aux boucles impeccables…

Ma mère n’était pas de mon avis. Ce qu’elle voyait la réjouissait. J’avais l’aspect qu’il convenait d’avoir lorsqu’on est promise à un seigneur de la haute noblesse. En signe d’approbation, elle déposa un baiser froid sur mon front, puis me prenant par la main, elle me conduisit vers mon destin, dans la salle de réception où j’étais attendue.

Je le vis avant tout autre… mon fiancé. Instantanément il me sembla détestable : vieux (trop pour moi), imbu de sa personne, tout infatué de sa propre importance. On nous présenta l’un à l’autre et je dus lui tendre les doigts, le temps d’un conventionnel baise-main qui me laissa frissonnante de dégoût. Comment ?  C’était à cet homme que j’allais devoir lier mon existence ? Je ne pourrais le souffrir… Impossible de trouver le moindre attrait à cette bouche dure qui ne souriait pas. Impossible de déceler de la douceur dans ce regard qui me soupesait, passant en revue mes charmes pour s’assurer qu’il avait fait une bonne affaire.

Le seigneur de Kruptos me déplaisait. Pire, il m’était fortement antipathique. Il s’inclina devant moi avant de prendre mon bras et ma mère parut sur le point de s’évanouir d’aise. Pour ma part, je ne sentais que ses doigts m’agrippant comme une serre et je sus que ce mariage serait pour moi la pire des prisons. Pour l’heure malheureusement, je ne pouvais rien faire pour m’échapper et je tâchai de faire bonne figure.

La prima dona

Il n’est pas mal du tout ce petit concert de fado… mais ce n’est pas lui qui capte mon attention. C’est cette belle jeune femme assise au premier rang. Elle a une classe folle, rien de commun avec les gens qui nous entourent. Je suis certain qu’elle n’est pas d’ici. D’abord, je l’aurais sûrement remarquée avant, ensuite elle a un je ne sais quoi d’exotique, qui me fait dire qu’elle est d’ailleurs. Le teint chaud, les cheveux bruns, très foncés… je l’imagine bien italienne ou espagnole.

Elle doit être musicienne, je le vois à l’intensité des émotions qui se peignent sur son beau visage. Il y a comme de l’avidité dans son regard quand il se pose sur l’accordéoniste. J’aime les gens passionnés… Je vois là, la patte du destin. Cette femme là est faite pour moi. J’attendrai la fin du concert pour aller lui faire ma cour. Nul doute qu’elle assistera au pot de l’amitié qui doit le clôturer.

Je passe un bien beau moment à l’observer, à graver chaque détail de sa physionomie dans ma mémoire en me promettant d’y promener prochainement mes lèvres. Le rappel me fait enrager. Je suis impatient d’aller vers elle, de lui parler… Les artistes s’inclinent une dernière fois devant le public. La lumière se rallume. Le brouhaha monte. Je me faufile entre les spectateurs. Ce n’est pas facile car je suis à contre-courant. Ils vont vers le buffet tandis que je me dirige vers la scène.

Soudain, je m’arrête. Je suis à mi-chemin, mais ma belle inconnue elle, est arrivée à destination. Elle est blottie dans les bras de l’accordéoniste qu’elle embrasse langoureusement. Finalement, elle n’était peut-être ni musicienne, ni italienne. A bien y regarder, elle n’est même plus si belle. Je quitte les lieux abattu et un brin déçu. Avant de partir j’attrape le flyers du prochain concert : du flamenco… Je retrouve le sourire : le destin m’attend probablement un autre jour !

La chanteuse triste

La salle est toute petite, intime. Il ne s’y presse tout au plus, qu’une centaine de personnes. Un silence religieux accueille l’entrée en scène de la chanteuse. Elle est à demi portugaise. De son accent chaleureux, elle adresse quelques mots plein d’humour à son public pour s’excuser de l’absence du dernier membre de son trio : il est reparti pour le kosovo, laissant leur formation orpheline de son violoniste.  Elle comble cette absence par une présence extraordinaire sur scène, une voix puissante et un gracieux sourire qui ne quitte son visage que le temps d’un fado, lorsque la musique se fait triste.

Pourtant, en l’observant, on devine une fêlure en elle. Ses yeux sont brillants, trop brillants… et sa lèvre tremble souvent. Elle lutte pour garder le contrôle et mener le spectacle à son terme. La passion de la musique prend le dessus. Elle enjôle ses spectateurs, les mène avec elle dans un voyage entre le Portugal et les Balkans… Tour à tour douloureuse ou endiablée, sa voix résonne sous la voûte de pierre. Tous les yeux sont braqués sur elle et pourtant, la magie est telle, que nul ne voit les larmes qui roulent sur ses joues.

Le concert se termine sous des tonnes d’applaudissements. L’artiste quitte la scène, mais sa tristesse reste accrochée à elle, comme une ombre. Le violoniste était son fiancé… un fiancé qui l’a trahie et qui est reparti là-bas, converti à un islam extrémiste, à mille lieues de son ancienne personnalité. Elle pleure sur leur couple, sur leur trio à jamais perdu et sur la belle personne qu’elle aimait et qui a désormais disparu.

Je viens de la terre 3

Tu étais assise dans l’herbe. Je ne te voyais que de dos. Ma première vision de toi a donc été une cascade de cheveux bruns qui descendait sur tes reins. J’ai trouvé ça magnifique. Qui étais-tu ? Une bergère ? Une promeneuse ? Je n’osai pas t’aborder pour te le demander. C’est alors que tu t’es retournée et que j’ai reçu ton regard perçant en plein cœur. Je ne savais plus qui j’étais ni où je me trouvais…. même les voix des plantes dans ma tête s’étaient tues. Il n’y avait à cet instant, de place que pour toi dans mon esprit.
Tu t’es levée, tu m’as parlé… et je n’ai rien compris. Tu n’étais pas française, mais italienne. J’ai aimé la musique de ta langue. Toi, tu as ri devant mon air ébahi, puis tu as prononcé ces mots : « Je m’appelle Chiara ». Oh l’imbécile que j’ai été ! Face à l’intensité de l’instant, j’ai eu peur et j’ai pris la fuite…


Ce que je n’avais pas prévu, c’est que tu courrais aussi vite ! Tu m’as rattrapé sans mal. Tu riais aux éclats. J’étais penaud. Je crois que j’ai rougi. Si tu n’avais pas saisi ma main à ce moment là, je me serais sauvé à nouveau.
-Eh bien ! m’as-tu dis. Je suis si affreuse que ça pour que tu t’échappes à chaque fois que je t’approche ?
-Non.. je… pardon ! Je n’ai plus l’habitude des gens… ai-je répondu piteusement.
Tu ne t’es pas moquée de moi, tu as compris. Nous avons bavardé un peu… enfin, surtout toi ! Puis je me suis détendu. Tu m’as appris pour mon bonheur, que tu étais ma plus proche voisine. Un petit kilomètre nous séparait. Quand tu m’as demandé si tu pouvais revenir me voir le lendemain, j’ai accepté. C’est ainsi que notre histoire a débuté.

Tu étais une artiste talentueuse. Tes aquarelles étaient un ravissement pour les yeux… même si les miens étaient plus souvent braqués sur ton visage que sur tes œuvres ! Sensible, généreuse, ton arrivée dans ma vie fut comme un lever de soleil. Tu donnais des couleurs nouvelles à tout ce que nous regardions ensemble.
Jour après jour, nous apprenions à nous connaître. Tu savais presque tout de moi, de mon parcours… sauf bien sûr cette chose que je n’osais te dire : mon étrange lien télépathique avec les plantes. J’avais peur que tu me prennes pour un fou et que tu t’éloignes de moi…

J’ai gardé le secret longtemps… au-delà de notre mariage, au-delà de nos deux premiers enfants. C’est après la naissance du troisième que les choses ont changé. Il tenait beaucoup de moi ce petit : mêmes yeux, mêmes cheveux en bataille… mais surtout, il s’est mis à nous dire qu’il entendait des voix. Eh oui ! C’était héréditaire !
Comme il m’a été difficile alors de passer aux aveux ! Mais je ne pouvais pas laisser mon fils passer pour ce qu’il n’était pas : un menteur ou un schizophrène. Tu as eu du mal à me croire. Un instant, j’ai pensé que tout était gâché entre nous. Puis tu as eu cette réaction incroyable : tu t’es émerveillée de notre don.
Voilà 20 ans de cela…. Tu es toujours près de moi. Notre fils est un botaniste de renommée internationale. Il a su mettre à profit ses capacités. Lui et moi, nous venons de la terre, elle fait partie de nous, nous sommes ses messagers. Le dialogue est plus difficile avec nos semblables qu’avec les plantes, mais nous gardons l’espoir d’arriver à faire vivre en harmonie les végétaux et l’humanité… Nous rêvons peut-être, mais sans rêveurs, la terre est condamnée.

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