Vocation : partie 5

-Mon vieil ami ! s’écrie-t-elle toute joyeuse. Te voilà enfin revenu parmi nous ! Tu réintègres l’académie ?

-Ce ramassis de bavards prétentieux ? rétorque mon maître en souriant. Je ne sais pas encore, je vais y réfléchir. Je suis surtout venu pour présenter mon élève aux examens d’entrée.

J’ouvre de grands yeux en entendant cette nouvelle. Pourquoi ne m’en-t-il pas parlé ?

-C’est une magicienne ? demande la femme en me jaugeant du regard.

-Non… une herboriste et son talent est prometteur ! Je n’ai déjà plus rien à lui apprendre.

Le sourire qui éclaire le visage de la femme est plus que chaleureux.

-Nous manquons d’herboristes comme tu le sais… Sois la bienvenue… euh, comment t’appelles-tu ?

-Ioneth, répond mon maître avant que je n’ai eu le temps d’ouvrir la bouche. C’est la fille de notre chère Réda.

-Alors tu es doublement bienvenue mon enfant, dit la femme en s’approchant de moi et en posant ses mains sur mes épaules. Ta mère était une amie très chère. J’ai pleuré son départ de Drys et encore plus son décès…

-Vous connaissiez ma mère ? Elle était  de Drys, dîtes-vous ? Je n’en ai jamais rien su ! Maître, vous le saviez ? Vous étiez amis avec ma mère vous aussi ?

-Comment ? Tu ne lui a rien dit ? Mais enfin, à quoi ça rime Talim ? s’écrie la femme. J’étais amie avec ta mère, oui, mais ton maître était bien plus que ça : c’était son frère ! Quand elle est partie avec ton père, il les a suivis…

Un oncle ! J’ai un oncle et je l’ignorais… pire, je vivais avec lui sans le savoir !

Mon maître soupire :

-Je n’ai pas eu le courage de te le dire Ioneth, car je suis responsable de la mort de Réda… Je n’ai pas su la protéger contre ton père !

-Il savait que vous viviez là ? C’est pour ça qu’il ne voulait pas que j’aille dans la colline… Pourquoi n’êtes-vous jamais venu nous voir ? Pourquoi nous avez-vous laissés seuls avec lui, ma mère, mes frères et moi ?

-J’avais promis à ma sœur de ne pas intervenir dans sa vie… J’ai juré, tu comprends ? Si tu savais comme je le regrette…

A suivre…

Vocation : partie 4

Il s’éloigne d’un pas tranquille vers le village. Sans hâte ni crainte, il descend calmement. Moins d’une heure après, il réapparaît et reprend forme humaine. Un rire silencieux le secoue. Je suis au comble de l’angoisse : que s’est-il passé  entre mon père et lui ? Il s’approche de moi et pose une main protectrice sur ma tête : « Ton père t’a confiée à moi, dit-il. Désormais, tu seras ma disciple. » Voilà… je n’en saurai pas plus !

C’est ainsi que débute mon apprentissage… Et la première chose que mon maître m’apprend, c’est qu’il n’est pas magicien mais herboriste. Nous parcourons parfois des kilomètres pour trouver les herbes dont il a besoin pour ses préparations. Très vite, je me découvre une passion pour son métier. Je suis avide de tout connaître sur les plantes et leurs propriétés ! Comme je suis une piètre lectrice, j’apprends tout par cœur.

A l’âge de quinze ans, mon maître me promet une belle surprise. Il m’ordonne de préparer mes affaires, car nous partons en voyage. Je suis très excitée car je ne suis jamais allée au-delà de la forêt qui cerne notre colline.  J’ignore ce qui se trouve aux alentours. Quand mon maître m’annonce enfin qu’il m’emmène à la cité de Drys, je ne tiens plus en place.

Nous vivons totalement isolés ici. J’ai hâte de voir des rues animées, de l’agitation… J’imagine une ville immense, noire de monde et je ne suis pas déçue. Au bout de deux jours de marche, nous apercevons les remparts de la cité. Je suis époustouflée. C’est gigantesque. Ma stupéfaction amuse mon maître : « ferme la bouche fillette, me dit-il. Tu n’as encore rien vu ! »

Quand nous passons la porte, j’ai presque le tournis à force de lever la tête pour tout admirer. Mon maître doit me tirer par la manche pour me faire avancer. Il semble connaître la ville comme sa poche. C’est sans hésitation qu’il m’entraîne dans les rues. Nous nous arrêtons devant un grand bâtiment grouillant de gens en robe. Une femme vient à notre rencontre en souriant et prend mon maître dans ses bras.

A suivre…

Vocation : partie 3

je n’ai jamais aussi bien dormi de toute ma vie… Pas de cris, pas de ronflements, ni de porte qui claque au petit matin ! Pas de peur au ventre non plus, à me demander si je vais être cueillie au saut du lit par une gifle ou par des injures. Mon hôte me tend un bol de lait chaud et du bon pain tout frais. Il y a  si longtemps que je n’ai rien mangé d’aussi bon que des larmes me montent aux yeux.

-Mange doucement, me dit le magicien, ton bol ne va pas s’envoler !

Je rougis de honte, bien consciente que mes manières laissent à désirer. L’homme se radoucit.

-Je ne veux pas que tu te rendes malade, m’explique-t-il. Tu peux manger autant que tu veux, mais laisse le temps à ton estomac de faire son travail.

-Merci, lui dis-je en reposant le bol vide. C’était délicieux !

-Tu n’es pas difficile, fait-il en riant. Passons aux présentations à présent. Comment t’appelles-tu ?

-Ioneth, monsieur.

-Tu es la fille de cette pauvre Réda ? s’écrit-il en me prenant les mains. C’est ton père qui t’as chassée dans la colline ?

-Non monsieur… s’il vous plait : ne lui dîtes pas que je suis ici !

Il émet une sorte de grondement qui me terrifie.

-Oh si, je vais le lui dire ! déclare-t-il. Mais ne sois pas inquiète : jamais il n’osera venir te chercher. tu peux me faire confiance !

Il se dresse et je remarque alors l’étrange couleur orangée de ses yeux. Il n’est pas humain. C’est un de ces mégamorphes dont ma mère me contait les histoires lorsque j’étais petite.

-Vous pouvez vous transformer ?

La question a fusé malgré moi.

-Sors avec moi un instant, répond-il. Je vais te montrer !

Je trotte derrière lui et brusquement, je n’ai plus un homme devant moi, mais un ours immense.

-Ne bouge pas d’ici, me dit la bête avec la voix du magicien. Je vais discuter avec ton père, puis je reviens.

A suivre

Vocation : partie 2

Après la pluie, c’est le vent qui se lève. Il fait un bruit lugubre en agitant les branches. Je ne suis pas très rassurée. Pour me donner du courage, je chante d’une petite voix tremblante qui se perd, hélas, dans le souffle du vent. J’abandonne assez vite, préférant me faire discrète dans ce milieu qui me semble hostile. J’ignore ce qui vit dans cette colline après tout : bêtes sauvages, créatures démoniaques et autres trolls… mais il y a sûrement un danger quelque part, puisqu’il est interdit d’y venir.

Soudain, je crois entendre un bruissement sur ma droite, comme si quelque créature tapie là était prête à me sauter dessus. Je ne réfléchis pas : je cours.  J’ai mal aux pieds car le chemin est très rocailleux, mais je ne m’arrêterais pour rien au monde. Des larmes coulent sur mon visage, un point de côté sournois me déchire le flanc et je suis à bout de souffle lorsque je me heurte violemment à quelque chose de dur.

Etourdie par le choc, je vacille. On me rattrape. Un homme très grand se tient devant moi. Il porte une longue robe brune… un magicien ! Seule dans la nuit, face à cet étranger, potentiellement dangereux, ma peur devrait être à son paroxysme, mais il n’en est rien. Il a un regard chaleureux malgré la sévérité de ses traits. Je me sens immédiatement en confiance.

-Qu’avons-nous là ? demande-t-il de sa grosse voix. Une petite hirondelle perdue dans la tempête… Viens, tu es frigorifiée petite  ! Tu va attraper la mort.

-Qui êtes-vous ? osé-je demander.

Il sourit. L’effet est curieux dans un visage aussi rude.

-Le maître de la colline, ou plutôt son gardien… Il me semble que l’endroit est mal choisi pour des présentations. Allons nous mettre au chaud !

Je le suivrais volontiers, mais c’est l’instant que choisissent mes jambes pour me trahir. L’homme retrouve un air grave. Me soulevant comme une plume, il m’emporte chez lui, dans une petite maison de pierre dont je n’aurais jamais soupçonné la présence.

A suivre

Une vocation : partie 1

Voici un petit feuilleton écrit il y a quelques années et qui se déroule dans le même univers que « Pard » et que « les enfantsd’Aérion », mon roman en cours d’écriture…

« Ioneth ! Maudite fouine ! Où te caches-tu encore ? » La voix de mon père résonne tout près de l’endroit où je me suis cachée. Comme de coutume, il a bu et comme de coutume, cela le rend méchant. En pareil cas, il cherche toujours une victime et puisque ma mère a succombé sous ses coups, puisque mes deux frères se sont enfuis de la maison, il ne reste que moi. Je sais par expérience qu’il vaut mieux l’éviter jusqu’à ce que l’alcool finisse par le faire dormir. Alors seulement, je pourrai rentrer au chaud à la maison.

Il commence à pleuvoir. Les buissons dans lesquels j’ai trouvé refuge ne me protègent guère… mes maigres hardes non plus. En quelques instants, je suis trempée jusqu’aux os. Pourtant, je ne bouge pas. Je crains que mon père ne soit encore proche, même si je ne l’entends pas. Qui sait s’il ne s’agit pas d’une ruse pour m’obliger à me montrer ? Je tremble à l’idée du châtiment qui m’attendrait si jamais il mettait la main sur moi maintenant !

J’ai froid. Le jour décline. Je serre mes genoux contre ma poitrine pour essayer de gagner un peu de chaleur, mais mes cheveux qui me dégoulinent dans le dos ruinent tous mes efforts. J’attends que la nuit soit vraiment installée pour me décider à me lever enfin et à me diriger vers la maison. Par la fenêtre, je vois de la lumière. Des rires gras me parviennent. Pas de chance, ce soir, mon père a invité des comparses pour une beuverie ! Je juge plus prudent de battre en retraite.

Pas question de retourner dans les buissons, le froid risquerait de m’ankyloser pour de bon. Je décide de marcher pour me réchauffer. la lune luit faiblement, mais sa lumière me permet d’y voir assez clair pour ne pas trébucher. Je suis le petit chemin qui monte sur la colline. Je ne suis jamais allée jusqu’au bout, car mon père m’interdisait de le pratiquer. Ce soir, je ne suis pas d’humeur à lui obéir. Je me lance dans l’ascension.

Je perds un peu la notion du temps entre l’obscurité, la peur et le froid… Un regard en arrière m’apprend que plus une lumière ne brille en bas, dans le village… Je pourrais redescendre et rentrer chez moi, mais à présent, j’ai envie de savoir ce qu’il y a a là-haut, que mon père ne veut pas que je vois.

A suivre

Un point sur ma participation au Nanowrimo 2021

Le Nanowrimo qui se déroule du 1er Novembre au 30 Novembre, touche bientôt à sa fin. Comme l’an dernier, où j’avais écrit le premier jet de « Pard » (visible sur le blog), j’ai entrepris d’écrire cette fois le premier jet de mon fameux roman, celui que je traine depuis des années sans arriver à y mettre un point final. L’exercice a été plus facile pour deux raisons : d’abord, comme ce n’était pas ma première participation, le rythme a été plus facile à prendre, ensuite, s’agissant d’un texte sur lequel je travaille depuis longtemps (de manière totalement désordonnée), je savais à peu près où j’allais (ce qui n’était pas le cas de « Pard » que j’ai écrit au gré de mon inspiration).

L’objectif du Nanwrimo en terme de quantité a été largement atteint et même légèrement dépassé (50000 mots… j’en suis à 60064 pour le moment), mais ce n’est pas le cas de mon objectif personnel qui était d’écrire tout le premier jet. Je vais donc jouer les prolongations afin de vraiment boucler ce travail. J’entamerais ensuite la réécriture de « Pard » avant de m’atteler à celle de ce nouveau roman intitulé « les enfants d’Aérion ». Beaucoup de travail en perspective, mais je suis heureuse d’être dans l’action, même si ça reste compliqué à coupler avec ma vie de famille (et surtout ma vie de maman).

Merci beaucoup Marie et Laurence pour les commentaires que vous m’avez laissés toutes deux sur les chapitres de Pard. Ils me sont précieux pour progresser. J’espère en avoir d’autres. Toute critique ou conseil est bon à prendre. Belle et douce journée à tous !

Pard : chapitre 30 (fin)

     La cabane de Ti Anh avait retrouvé des allures de foyer. Orava était une enfant merveilleuse, gaie, curieuse et très intelligente. Son plus gros défaut était une tendance à la paresse à laquelle elle se laissait volontiers aller. Pard devait régulièrement la pousser à travailler, mais dès qu’elle tournait les talons, la fillette abandonnait sa tâche pour vaquer à d’autres occupations. Elle s’était fait des dizaines d’amis parmi les animaux de la forêt, en particulier l’oursonne de Della avec laquelle elle disparaissait des heures durant. La métamorphe avait vite découvert que ses pouvoirs ne se réduisaient pas à la magie. Orava savait parler aux arbres et aux animaux, sans doute plus facilement que Pard elle-même. Ses dons de télépathe lui permettaient aussi de communiquer avec n’importe qui et elle ne s’en privait pas, discutant avec toutes sortes de gens plus ou moins éloignés de la forêt. D’une certaine manière, l’enfant faisait son éducation elle-même, allant chercher le savoir à sa source. Elle connaissait par cœur la géographie du continent grâce à un elfe qui vivait dans la cité secrète de la forêt ténébreuse. Elle battait Pard à plates coutures sur le domaine des mathématiques et des lettres, ses « professeurs » se situant respectivement à Kruptos et à la cité des voleurs. La magie même, lui était enseignée par un mage bougon de la tour céleste, qu’Orava harcelait sans vergogne pour apprendre de nouveaux sorts. 

     Heureusement, certaines matières n’appartenaient qu’à Pard. Elle apprenait à sa petite protégée à se sustenter en forêt, aussi bien en cueillant des baies ou des herbes qu’en chassant. Elle lui montra comment se construire un abri rudimentaire ou faire un feu sans provoquer d’incendie. L’enfant savait à présent s’orienter à coup sûr et éviter les pièges de cette forêt si particulière qui n’aurait fait qu’une bouchée d’elle. Elle connaissait les habitants de la forêt qu’elle pouvait fréquenter et ceux qu’il fallait absolument éviter. Elle entretenait une relation privilégiée avec les esprits animaux. L’esprit hibou venait souvent se poser près d’elle et ils avaient de longues discussions auxquelles Pard n’était pas conviée. 

     La métamorphe aimait cette nouvelle vie, jamais ennuyeuse comme elle aurait pu le craindre. Elle s’attachait de plus en plus à Orava et considérait à présent la cabane de Ti Anh comme la sienne. Alors qu’elle se croyait à l’abri, le danger pointa le bout de son nez. Tout commença par un frémissement dans les arbres. Une inquiétude volait de branche en branche, gagnant en ampleur à chaque instant. Les oiseaux s’affolèrent les premiers. On les vit s’éparpiller aux quatre coins de la forêt en poussant des cris d’angoisse. Les petites bêtes les suivirent, chats, écureuils, lapins qui détalaient en tous sens. Quand les sangliers se mirent à piétiner la clairière, Pard sut que quelque chose de grave était arrivé. Elle sonda les bois par la pensée, cherchant l’origine du problème et son sang se glaça dans ses veines. Orava avait été enlevée. C’est elle qui avait provoqué cet affolement, transmettant sa peur à tous les êtres vivants qui se trouvaient autour d’elle. Ce qui acheva de paniquer Pard fut qu’elle ne parvenait pas à entrer en contact avec la fillette. Soit elle était inconsciente, soit elle… Non, non, non ! Elle se refusait à seulement y penser !

     Elle courut à vive allure jusqu’au dernier endroit où la forêt se souvenait d’avoir entendu l’enfant, adoptant tour à tour différentes formes jusqu’à trouver le lieu en question. Entre deux arbres, l’herbe avait été piétinée et l’odeur de la peur imprégnait encore les feuilles mortes. L’odeur de l’agresseur était encore très présente. En grondant la métamorphe la renifla pour bien s’en imprégner. Elle n’eut pas à se pencher longtemps sur la piste. Elle connaissait l’ennemi, elle l’avait longuement côtoyé : son père adoptif ! Comment avait-il osé s’en prendre à la petite ? « Sa » petite ? La panthère en elle feula. Elle allait le lacérer de ses griffes ! Et s’il avait fait du mal à Oraval, elle le dévorerait !

     Il était parti en direction de Drys. Cela rendait la jeune fille perplexe : étonnant pour quelqu’un qui détestait les humains ? Mais peu importait pourquoi il s’était rendu là-bas. Elle connaissait mieux les lieux que lui et détenait donc l’avantage. Aux abords des remparts, elle dut reprendre la taille modeste d’un chat pour entrer sans encombre. Sans surprise, la piste menait vers les bas quartiers de la ville. Voilà qui correspondait bien au personnage ! Il était à sa place parmi les racailles et les vermines qui vivaient là ! Les effluves s’arrêtaient devant une vieille maison aux murs fendillés et noirs de suie. La porte était entrouverte. Pard s’y glissa rapidement.

     Mais plus rapides encore furent ceux qui l’attendaient là. On lui jeta un sac sur la tête et plusieurs hommes lui tombèrent sur le dos tandis qu’elle redevenait panthère. Elle eut beau se débattre, on lui posa des entraves dont elle ne put se défaire et qui bloquèrent son pouvoir. Saletés d’objets magiques ! se disait-elle en se tortillant.

— Tu ne pourras pas t’en défaire, fit la voix de son ex-père. Tu perds de l’énergie pour rien. Sois sage et je te tuerai proprement. Je le dois à notre famille et à son honneur. 

— Où est l’enfant ? grogna Pard à travers le sac.

— Elle fait partie du paiement de ces messieurs… les esclaves, surtout jeunes valent beaucoup d’argent dans certaines parties du monde !

— Ce n’était pas ma question ! Où est-elle ? cracha la métamorphe furieuse.

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Voilà bien une chose qui ne devrait pas te préoccuper. Ce n’est qu’une simple humaine.  Pard, tu n’aurais jamais dû venir au monde ! Je vais corriger cette erreur tout de suite. Tenez la fermement, je me charge de la suite, dit-il en se transformant en loup massif. 

Il avança, la gueule grande ouverte dans l’intention visible de l’égorger. Immobilisée à la fois par la poigne de ses geôliers et par les entraves qui coupaient court à toute forme de magie, la jeune fille était impuissante.  C’est alors que la porte d’entrée vola en éclats. Un homme gigantesque se tenait dans l’encadrure. À contre jour, on ne distinguait pas son visage mais Pard le reconnut. C’était Gorok ! Il se précipita d’abord sur le loup dont il brisa l’échine à mains nues avant de se tourner vers ses complices qui n’en menaient pas large. Il ne leur laissa pas le loisir de fuir. Il les empoigna un par un et les jeta contre les murs où ils s’assommèrent. Puis il se pencha sur Pard pour lui ôter ses entraves et la débarrasser du sac toujours sur sa tête.

— Bonjour le chat, dit-il. Est-ce que tout va bien ?

— Oui, moi ça va… Mais je dois trouver ce qu’ils ont fait de ma petite ! répondit-elle en se levant péniblement.

— Ne t’inquiète pas pour elle, elle va bien. Je l’ai confiée à mon amie Aliéka. Elle est en sécurité à l’académie de magie. 

— Mais comment as-tu su ? 

— Où te trouver ? Et où trouver Orava ? C’est elle qui m’a appelé. Son esprit est puissant et surtout… c’est une enfant d’Aérion, tout comme moi !

— Pas question que tu me l’arraches ! protesta la jeune fille en serrant les poings. 

— Ce n’était pas dans mes projets, l’assura-t-il. Que dirais-tu de partager son éducation avec moi ?

— Je ne veux pas vivre à Drys !

— Rassure-toi, moi non plus… plus maintenant ! Tu viens ? ajouta-t-il en lui tendant la main.

— Où ça ? demanda la jeune fille méfiante.

— À la maison bien sûr !

Pard attrapa les doigts qu’il lui tendait. Elle avait mal au crâne et une vilaine nausée faisait chavirer son estomac, néanmoins, c’était une belle journée qui s’annonçait !

Pard : chapitre 29

     Le chant la portait… Elle volait au-dessus de la forêt qui s’étendait sans fin. Les arbres régnaient sur le monde, plongeant leurs racines jusqu’au cœur de la terre et envoyant leurs branches à l’assaut du ciel. Les cycles de vie se succédaient : vie, mort et renaissance. Des animaux commençaient à apparaître parmi les arbres, cherchant leur abri protecteur, se nourrissant de leurs feuilles, de leurs fleurs et de leurs graines. Puis de la fumée s’éleva au loin. Les hommes étaient là. Avec leurs haches brillantes, ils abattaient les géants de bois. De nombreuses voix végétales s’éteignirent sous leurs coups. Pard aurait voulu leur crier d’arrêter, mais les événements suivirent leur cours. La forêt s’éclaircit puis se morcela. Le temps des arbres était passé… celui des hommes commençait.

     Le chant changea de ton. Elle glissa au sol et courut à travers les fourrés. La vie était partout, dans les petits êtres comme dans les plus grands. Chacun se nourrissait puis servait de nourriture à son tour. La forêt était là, toujours, mère nourricière et demeure à la fois. La jeune fille tendit la main et des dizaines de créatures vinrent successivement s’y percher. Des oiseaux curieux qui la regardèrent de côté, des écureuils craintifs qui l’effleurèrent de leur museau, des fouines, des lézards, des serpents… Le peuple des bois en entier vint la visiter. Son visage et son odeur furent présentés à tous. Partout où elle irait, on la reconnaîtrait.

     Le chant devint allègre et des formes bleues éthérées se pressèrent autour d’elle. L’amour l’enveloppa. Ils étaient ses frères et sœurs, ses amis, ses compagnons… Parfois, elle distinguait des crocs, des griffes, un pelage hirsute ou soyeux, des plumes, des bois… Puis des visages se présentèrent à elle. L’esprit loup était un homme austère, l’esprit ours un homme jovial et l’esprit chat, une femme facétieuse. On lui caressa les cheveux, des baisers tombèrent sur ses joues et son front. Pard exulta. Elle était l’une d’eux. Semblable à eux, mais unique. Le chant gagna en intensité et elle mêla sa voix aux leurs. Elle chanta de toute son âme. 

     Le silence se fit soudain. Céléna était assise sur son trône et ils se déployèrent autours d’elle. Pard se dressa seule face à eux. Une part d’elle aurait aimé s’incliner devant l’esprit de la forêt, mais ce qu’il y avait de plus individualiste en elle s’y refusait. Elle ne ploierait le genou devant personne et resterait maîtresse de son destin. C’était à prendre ou à laisser !

— Nous prenons, dit la voix tranquille de l’esprit. Nous t’acceptons telle que tu es ! Sois la bienvenue parmi le peuple de la forêt !

— Est-ce que je demeurerai libre d’aller et venir où bon me semble ? demanda Pard prudente.

— Tu es libre, y compris de renoncer à ton rôle de gardienne si tu le souhaites. J’ai confiance en toi, tu sauras faire la part des choses et mettre de côté tes intérêts personnels lorsque le sort de la forêt en dépendra. 

— Est-ce qu’il y a d’autres gardiens ?

— Non, mais il y en a que nous aimerions accueillir dans nos rangs…

— Gorok ?

— Oui, le disciple de Ti Anh semble tout désigné pour ça. Sais-tu que son père était un gardien de cette forêt avant lui ?

— Un humain ? Mais comment a-t-il pu passer les épreuves avec succès ?

Céléna rit.

— Elles sont différentes pour chacun, répondit-elle. Son initiation a été tout autre que la tienne car tu n’as pas les mêmes limites. Pour tout te dire, tu es sans conteste la gardienne la plus puissante que nous ayons jamais eu ! 

— J’irai chercher Gorok.

— Il ne voudra peut-être pas te suivre, la prévint Céléna.

— Il me suivra, affirma Pard.

     Le froid de la grotte la cueillit lorsqu’elle réintégra son corps. Elle était encore trop faible pour bouger. Elle sentit une grosse masse velue se presser contre elle pour la réchauffer. Elle posa un regard fatigué sur la bête et reconnut Delha. Son ventre était énorme car elle allait bientôt mettre bas. 

— Comment vas-tu ? demanda-t-elle inquiète à l’ourse. Tu n’aurais pas dû venir dans ton état.

— Je vais bien et cet endroit sera parfait pour mettre au monde un ourson tu sais ! Ici, aucun mal ne peut nous arriver. Il est temps pour toi de te reposer. Ferme les yeux et dors !

La jeune fille plongea son visage dans la fourrure de l’ourse et s’endormit aussitôt. Au petit matin, toutes ses forces lui étaient revenues, mais Delha elle, resta au sol. Le travail avait commencé.

— Laisse-moi m’occuper de ça ! dit L’esprit ours qui venait de se matérialiser auprès d’elles. Tout va bien. Ce n’est pas sa première mise bas et je suis avec elle. Va donc remplir ta mission ! Crois-moi, ce garçon est plus têtu que tu ne pourrais l’imaginer ! Tu vas devoir trouver de bons arguments pour le ramener parmi nous…

— J’ai bon espoir d’y parvenir, fit la jeune fille avec un aplomb qu’elle était loin de ressentir. 

     Elle arriva à Drys avant les marchands et les différents pourvoyeurs de denrées alimentaires des environs. Elle se promena dans les rues sous sa forme favorite. Les mendiants et les vagabonds sortaient de leurs abris sordides pour tenter de gagner quelques piécettes ou un peu de nourriture. De trop nombreux enfants se trouvaient parmi eux. Pitoyables humains qui ne prenaient même pas soin de leur progéniture ! Les gosses formaient souvent de petites bandes pour survivre, mais ce matin là, la jeune fille découvrit une pauvre gamine seule et effrayée que les autres repoussaient sans ménagement. Elle descendit du mur où elle était perchée et prenant forme humaine, attrapa la main de l’enfant qui la regarda avec de grands yeux étonnés.

— Vous êtes une fée ? demanda-t-elle. 

— Non, répondit Pard et c’est heureux pour toi car les fées se nourrissent de graines à ce que j’ai entendu dire. Ce n’est pas mon cas. Assied-toi ici. Je reviens avec de quoi manger !

Elle l’abandonna quelques instants et se changeant en corneille, alla chaparder fruits et gâteaux sur les étals des marchands, leur arrachant des cris de rage. Elle esquiva sans souci les coups de bâton qu’on tentait de lui distribuer et revint auprès de sa petite protégée.  Celle-ci n’avait probablement pas mangé à sa faim depuis des jours. Elle se jeta sur la nourriture avec une telle voracité que Pard dut la refreiner.

— Mange doucement, dit-elle, où tu vas te rendre malade !

Elle passa un bras protecteur autour de ses épaules et sentit un picotement familier lui parcourir le bras. L’enfant exsudait littéralement de magie ! Pas n’importe laquelle : la magie végétal, celle pratiquée par Engaris, celle que Pard avait aussi développée. 

— Où est ta famille ? demanda-t-elle.

— Sais pas… dit la fillette entre deux bouchées. La mère m’a laissée à la taverne contre quelques sous, mais comme je n’arrivais pas à porter les plats, le tavernier m’a jetée dehors dès le lendemain.

— Et ton père ?

— J’en ai pas… La mère ne l’a pas marié. Il est parti ailleurs !

— Tu voudrais venir avec moi ? demanda Pard. 

— Ben ça dépend… où c’est donc que vous voulez m’emmener ?

— Dans la forêt… C’est là que je vis. Je t’enseignerai plusieurs choses qui te changeront la vie et tu ne manqueras jamais de nourriture. 

— Vous avez une maison, avec un bon feu ? demanda la petite avec espoir.

— Une cabane, jolie et solide et une cheminée, oui !

— Alors c’est d’accord !

Pard attendit qu’elle finisse son repas. Tant pis pour Gorok, elle reviendrait un autre jour ! Mais alors qu’elles se levaient toutes deux pour partir, un gros homme armé d’un gourdin se posta devant elles.

— Voyez-vous ça ! dit-il. Des mendiantes qui font ripaille ! Elle était à vous la corneille apprivoisée non ? Si vous ne payez pas pour ce que vous avez volé, je vais vous faire passer le goût du chapardage à coups de bâton !

— Vraiment ? susurra Pard en se plaçant devant la fillette qui tremblait de tous ses membres. Si tu es malin, tu retourneras d’où tu viens en nous laissant en paix. Dans le cas contraire, tu t’en mordras les doigts, je t’assure !

L’homme la considéra en ricanant, jugeant sans doute qu’elle ne représentait pas une grande menace, fluette comme elle l’était. La jeune fille aurait pu changer de forme pour le terrasser, mais elle préféra utiliser sa magie. Elle intima l’ordre au gourdin, en chêne, de prendre racine et l’arme s’ancra aussitôt dans le sol, faisant violemment chuter son propriétaire avec lui. Celui-ci prit immédiatement la fuite. Il savait ce qu’il pouvait en coûter de vouloir en découdre avec des magiciens !

     La gamine s’approcha de Pard et toucha sa main.

— Ce que vous avez fait là, dit-elle, ça m’a chatouillé dans les doigts. C’était quoi ?

— De la magie, répondit la jeune fille. Enfin, il parait… Et si tu la sens, c’est que tu la possèdes toi aussi.

— Vrai ? Je pourrais faire comme vous alors ? s’ébahit la petite. 

— Avec un peu de travail et de pratique, j’espère même que tu feras beaucoup mieux que moi ! fit Pard. Je ne te l’ai pas encore demandé : comment t’appelles-tu ?

— Orava, dit-elle. Et vous c’est Pard !

— Comment le sais-tu ? s’étonna la métamorphe.

— C’est la voix du gentil monsieur qui me l’a dit. Il m’a dit aussi que vous veniez ce matin et que je devais vous rencontrer.

— Cette voix, tu l’entends dans ta tête ?

— Oui, c’est ça… J’ai eu peur la première fois, mais maintenant ça va. D’ailleurs, il ne parle plus depuis que vous êtes là.

— Il t’a dit son nom ?

— Je ne m’en souviens pas… se désola la petite. 

— Ce n’est pas grave Orava, fit Pard. J’ai ma petite idée sur la question. Tôt ou tard, ce gentil monsieur refera surface ! Tu es prête ? Nous y allons ?

Orava sourit de toutes ses dents et glissa sa main dans celle de Pard. La jeune fille n’avait pas ramené Gorok, mais cette enfant ferait sans doute une merveilleuse gardienne lorsqu’elle serait grande…

Pard : chapitre 28

     Pard se rendit à la falaise des esprits animaux, déterminée à les convaincre de faire d’elle la nouvelle gardienne en titre de la forêt. Allaient-ils la bombarder de questions ? La mettre à l’épreuve ? Estimeraient-ils qu’elle avait les épaules assez larges pour endosser une telle responsabilité ? Elle secoua le tête pour en chasser toutes ces pensées inutiles. Elle ferait sa demande et verrait bien ce qu’ils décideraient en retour ! Elle entra dans le long boyau qui conduisait à la grotte, étonnée du silence qui y régnait. Dans ses souvenirs, il était animé d’une vie étrange… à cet instant, la faune brillait surtout par son absence. La grotte elle-même était vide. Le bassin trônait bien en son centre, c’était donc la bonne grotte sans erreur possible. La jeune fille ressortit. Où étaient-ils donc tous passés ? Elle tendit l’oreille. 

     La forêt retentissait de ses bruits habituels : chants d’oiseaux, cris de bêtes chassant et chassées, bourdonnements d’insectes, glougloutement de rivière et bruissements de feuilles sous le vent… Mais par-dessus ses bruits, le chant des esprits flottait. Ce même chant qu’elle avait entendu tandis qu’ils tentaient de soigner Tiana. Il semblait venir de partout à la fois, mais en se concentrant, elle parvint à isoler différentes voix qui venaient toutes de directions différentes. Elle en choisit une au hasard et se laissa guider jusqu’à elle. Elle dut grimper dans une partie de la forêt très escarpée où poussaient essentiellement des résineux. La voix venait de la cime de l’arbre le plus haut, un sapin immense aux épines agressives. Elle se changea en aigle et trouva le premier chanteur. Un hibou spectral dardait sur elle un regard curieux.

— Bonjour enfant, dit-il. Que viens-tu chercher ici ? demanda-t-il.

— Je veux devenir gardienne de cette forêt, répondit la jeune fille d’un ton ferme.

— Protègeras-tu ce qui vit dans les airs, l’insecte comme l’oiseau ? Le passereau comme le rapace ? 

— Tous, je les protègerai, promit Pard.

— Vogueras-tu avec eux sur le vent, hiver comme été ? 

— S’ils le demandent, je leur tiendrai compagnie, affirma-t-elle.

— Les serviras-tu fidèlement ?

— Je ne sers personne, répliqua-t-elle. Mais je serai leur amie et c’est infiniment plus précieux.

— Le peuple des vents va étudier ta demande, dit le hibou. Cherche les autres, ça ne devrait pas être trop difficile puisque tu m’as trouvé !

Il s’envola vers la falaise des esprits. Le chant des esprit avait à peine baissé en intensité et une voix familière et amie était toute proche. Elle courut jusqu’à Bastet et se présenta à elle sous sa forme féline. Le chat spectral était allongé de tout son long au soleil.

— Que me veux-tu Pard ? demanda-t-elle. Ne vois-tu pas que je suis occupée ?

Elle se roula sur le dos puis se redressa en s’ébrouant. La jeune fille était sidérée. C’était la première fois qu’elle se montrait aussi désagréable avec elle.

— Je veux devenir gardienne de cette forêt comme Ti Anh avant moi… commença-t-elle.

— Tiens ? Tu es encore là ? constata Bastet avec ennui. Pourquoi voudrait-on de toi dans ce rôle ? Est-ce que tu seras là quand on aura besoin de toi ou seras-tu occupée à vadrouiller de par le monde ?

— Je serai là où on aura besoin de moi, ici ou ailleurs, répondit Pard les dents serrées. Est-ce que j’ai ton appui ?

— Je vais y réfléchir… Vas donc ennuyer quelqu’un d’autre, ajouta-elle en se recouchant sur le sol.

Cachant sa déception, la métamorphe inspira profondément pour retrouver sa sérénité et sa concentration. L’esprit suivant se trouvait à l’autre bout de la forêt. Elle s’envola de nouveau pour gagner du temps. Elle eut à peine le temps de toucher le sol qu’une énorme patte la plaqua au sol. Un blaireau gigantesque tenait sa gueule tout près de sa tête. Elle reprit forme humaine, mais ne put se dégager. Les griffes d’acier la tenaient fermement. Encore un esprit animal qu’elle ne connaissait pas et celui-ci n’avait rien d’amical !

— J’ai bien envie de te dévorer, déclara-t-il confirmant son hostilité. Quelle folie d’être venue ainsi te jeter dans mes pattes, fragile petite chose !

— Je ne suis pas fragile et si tu ne me lâches pas, je vais devoir te le montrer ! siffla la jeune fille en colère.

Le blaireau rit et une salive nauséabonde tomba dans le cou de Pard. C’en était assez ! Elle se fit dragon et c’est le blaireau qui se retrouva sous sa patte.

— Je te grillerais bien depuis la pointe de ton vilain museau jusqu’au bout de ta queue élimée, mais je risquerais de brûler les arbres autour de nous. Je veux devenir gardienne de cette forêt. Me donneras-tu ton soutien ?

Le blaireau rit.

— On m’avait dit que tu ne te laissais pas faire, dit-il. Tu viens de m’en donner la preuve ! C’est peu de choses, mais les blaireaux donneront leur accord. Il faut cependant que tu arrives à convaincre les autres… Ce n’est pas si facile que tu l’aurais cru, n’est-ce pas ?

Pard lui rendit sa liberté et redevint humaine. 

— Je te remercie ! Tu es le seul jusqu’à présent à m’avoir ouvertement répondu. J’espère que les suivants seront plus accommodants. Je commence à en avoir assez de ce petit jeu !

— Tu n’étais pas obligée de te prêter à ce jeu comme tu dis, dit un grand cerf derrière elle. 

— Tu veux dire que j’aurais pu devenir gardienne sans cela ? s’étonna Pard.

Le cerf secoua sa tête et ses bois cognèrent sur les troncs des arbres voisins.

— Non… mais pourquoi tant d’acharnement à devenir gardienne ? Sais-tu que ce sera surtout une source d’ennuis pour toi ?

— J’aime cette forêt, fit la jeune fille et je crois que j’ai la capacité de vous protéger tous. À quoi peuvent bien servir des pouvoirs comme les miens si ce n’est à se mettre au service des autres ?

— D’aucuns en useraient pour dominer ces autres… Tu as également le soutien des cerfs ! Ne perds pas de temps… Si tu arrives à obtenir le voix de deux autres d’entre nous, on pourra difficilement te refuser ce que tu demandes.

     Le suivant était l’esprit loup. Il attendait Pard avec impatience. 

— Tu en as mis du temps ! grogna-t-il.

— J’ai fait aussi vite que j’ai pu, mais il m’a fallu traverser la forêt et…

— Non, il t’en a fallu du temps pour comprendre où était ta vraie place ! Je me réjouis que tu te sois rangée à mon avis !

— Je ne me suis rangée à l’avis de personne, protesta Pard. C’est ma décision ! 

— Bien, maintenant, il reste à savoir si tu es digne de cet honneur, dit le loup spectral. Tu vas devoir me vaincre pour que je te donne ma voix !

— Pardon ? s’écria la jeune fille sidérée.

Elle esquiva de justesse sa première attaque lancée sans crier gare. La mâchoire du loup avait claqué à quelques centimètres de sa tête. Il ne plaisantait pas ! Elle se fit ourse pour contrer l’attaque suivante, envoyant son adversaire bouler. Mais ce n’était pas un loup ordinaire. Il se redressa et doubla de volume, lui faisant perdre l’avantage de la taille et du poids. Elle changea de stratégie et devint souris, filant sous son nez à vive allure et remontant le longe de sa queue et de son échine où elle se fit panthère et planta férocement ses crocs dans son cou. Il se secoua pour lui faire lâcher prise, mais elle se cramponna avec ses griffes. Elle crut la victoire à portée de main, quand soudain, il se roula par terre. Elle dut sauter pour ne pas se faire écraser et se retrouva de nouveau en position d’infériorité, minuscule face au loup immense. 

     Elle aurait bien opté pour sa forme de dragon, mais elle décida d’innover pour surprendre le loup. Elle devint griffon et reprit aisément l’avantage. Le loup grossit encore et brusquement lui décocha un coup de patte vicieux qui la précipita au sol et l’étourdit.

— C’est déjà fini ? dit-il en venant vers elle. Pard, tu me déçois ! Allez, du nerf ! Relève toi et attaque ! Montre-moi de quoi tu es capable !

La jeune fille ne bougea pas d’un pouce. Son oreille était collée contre la terre et elle se souvint que c’était son alliée. Des lianes apparurent, entravant le loup qui se dégagea vaille que vaille en donnant des coups de gueule. Ses efforts cependant étaient vains. Le pouvoir de Pard régénérait toutes les plantes coupées et le gigantesque animal se retrouva pris au piège. Son rire retentit dans toute la forêt. Un son rare venant de sa part… 

— Je m’incline ! Tu as gagné ! céda-t-il. Je te donne mon soutien, mais tu n’es pas au bout de tes peines… Il te manque encore une voix pour être sûre de l’emporter ! Bouge toi fillette ! 

La jeune fille aurait volontiers mis ce conseil en application, mais elle était à bout de forces. Elle n’arrivait même plus à se lever par ses propres moyens. Sa forme humaine revint sans qu’elle la contrôle. L’esprit loup posa sur elle un regard désappointé.

— Ne me fais pas regretter ma décision ! s’écria-t-il. Debout ! Un petit effort !

— Fiche-lui la paix ! Elle a tout donné, gronda une voix caverneuse. Ne t’inquiète pas petite sœur ! Les ours sont avec toi ! Je vais te porter jusqu’à la grotte. 

— Merci, dit Pard faiblement. Alors c’est dit ? Je vais devenir gardienne de la forêt ?

— Tu le deviendras officiellement lorsque nous nous serons tous réunis pour en convenir, mais à mon sens, tu l’es déjà. Tu n’avais rien à prouver à personne, toi qui a combattu avec courage les warts ! Quiconque voudra contester ta place devra en découdre avec moi. Tu es de ma famille.

— Vraiment ?

— Vraiment ! Delha et ses fils t’ont adoptée depuis longtemps. Il n’y a pas de raison pour que je n’en fasse pas autant ! 

Il se pencha et allongea son cou près de sa main.

— Cramponne-toi ! Je t’emmène !

Alors qu’elle n’arrivait pas à bouger, Pard se sentit soulevée de terre. L’esprit loup l’avait hissée sur le dos de l’ours.

— Allons-y, dit-il. Les autres nous attendent !

Pard : chapitre 27

     L’esprit de Gorok était tour à tour un petit lumignon qui clignotait ou un phare dont la lumière la guidait et l’attirait. Pard se hâtait. Le jeune homme n’était pas dans la forêt, mais dans la cité de Drys elle-même. L’idiot ! Pas étonnant qu’il se sente si mal, se dit-elle. Cet endroit n’était pas fait pour lui. La ville était en liesse. Il y avait des fêtards à chaque coin de rue et le seul dont le cœur n’était pas en joie était Gorok. Il était pourtant un de ces héros qui leur avait ramené leur précieuse princesse. Tous ces honneurs étaient pour lui. Hélas, ce n’est pas ce après quoi il soupirait. La jeune fille eut le souffle coupé en découvrant l’étendue de l’amour qu’il portait à son amie Aliéka, l’inconnue de la clairière. Il l’aimait assez pour renoncer à elle. D’autant qu’elle était éprise de son autre compagnon, Ran le guerrier. La métamorphe secoua la tête. Pauvre garçon ! S’il s’était déclaré avant toute cette aventure, peut-être aurait-il eu sa chance ! 

     Elle le trouva seul sur un rempart, regardant sans le voir le paysage toujours printanier offert par les Champs Bénis. Chatte, elle s’assit à hauteur de ses yeux et il fut bien obligé de remarquer sa présence. Il grogna.

— Que me veux-tu le chat ? demanda-t-il.

— Moi ? Rien… C’est toi qui m’a appelée ! répondit-elle.

— Et puis quoi encore ? fit-il sortant complètement de sa rêverie. Je n’ai besoin de ni de toi ni de personne. Tu peux retourner d’où tu viens !

— Pour que tu reviennes pleurnicher dans mon esprit dès que j’aurai tourné les talons ? Non merci ! Tu devrais avoir honte de t’apitoyer sur ton sort de cette manière ! Tes amis sont heureux et en vie. Tu es en vie et en bonne santé. Ton petit cœur vient de connaître son premier chagrin d’amour ? La belle affaire ! Tu t’en remettras ! Dès que tu auras fini de geindre naturellement…

— Je ne geins pas ! protesta-t-il. Je… tu ne peux pas comprendre !

— Explique-moi ! proposa-t-elle. Là, tu as mal et c’est normal. Mais tu sais très bien qu’on ne peut pas forcer les gens à nous aimer. Et puis, elle ne te déteste pas, c’est déjà ça…

— Non, c’est pire ! dit-il. Je l’ai attendue toute ma vie… toute ma vie et elle m’offre son amitié ! Quel imbécile je suis ! Évidemment qu’elle ne pouvait pas tomber amoureuse d’un homme des bois ! Les femmes n’aiment pas les sauvages….

— Tu serais surpris d’apprendre ce que les femmes aiment ou non, déclara Pard en plantant son regard félin dans le sien. Heureusement, la vie ne se résume pas aux relations amoureuses. Il y a d’autres choses qui valent la peine d’être vécues ! 

— Comme quoi ?

— Comme la forêt et ceux qui y vivent… Ton maître t’a bien appris ça non ? Cette forêt est spéciale, surtout pour les gens comme nous.

— Les gens comme nous ? dit-il. De quoi parles-tu ?

— Des changeurs de forme… Nous oscillons entre deux mondes et nous peinons à trouver notre place. Pourtant, ce monde qui nous est si hostile a désespérément besoin de nous.

— Qui a besoin de moi, je te le demande…

— La forêt, car il lui faut un gardien maintenant que Ti Anh n’est plus, tes amis, parce qu’ils t’aiment réellement et que tu les aimes aussi, moi…

Il la regard en fronçant les sourcils.

— Pourquoi aurais-tu besoin de moi ? Tu te débrouilles très bien toute seule ! Je ne t’ai jamais vu pleurer ni quémander l’aide de personne !

— Ce n’est pas parce que tu ne m’a jamais vu pleurer que je ne pleure pas… Et si je ne quémande pas d’aide, c’est que j’ai toujours été seule. Mais bon ! Reste là à bouder puisque tu aimes ça ! Moi je vais retrouver la forêt

     Elle le planta là, debout sur son rempart et s’envola vers la forêt. Elle ressentit la joie de l’arbre sur lequel elle se percha. Il était heureux de la retrouver. Comment avait-elle pu ignorer jusque là qu’elle avait le pouvoir de parler aux végétaux ? Désormais, aux voix animales se mêlaient d’autres voix, différentes et variées qui parlaient de terre, d’eau et de soleil, du chant du vent dans les branches. 

— Te revoilà ma douce, se réjouit Bastet apparaissant sur la branche où elle s’était posée. As-tu trouvé les réponses que tu cherchais ? 

— Oui… mais je crois que j’ai surtout trouvé des centaines d’autres questions ! reconnut Pard joyeusement. Comme je suis heureuse d’être revenue !

— Nous sommes heureux de te revoir, lui dit l’esprit loup depuis le pied de l’arbre. La forêt m’a semblée bien vide sans tes frasques habituelles pour l’animer ! Tu vas rester parmi nous ?

— Au moins quelques temps, répondit la jeune fille… mais peut-être pas pour toujours : j’ai pris goût aux voyages et j’ai tant de choses à découvrir encore ! Et puis… j’ai promis à certaines personnes de revenir les voir. 

— Qu’en est-il du disciple de Ti Anh ? demanda le loup spectral. Est-il définitivement perdu pour nous ?

— Il est triste, fit doucement Pard. Il faut lui laisser le temps de ruminer son chagrin. 

— Tss ! Ridicule, gronda le loup en s’éloignant. Dire que j’avais fondé de grands espoirs sur lui ! Les hommes me l’ont gâché !

La jeune fille ne répondit pas. Elle espérait que Gorok finirait par revenir, mais rien n’était moins sûr. Que lui restait-il ici à part le triste souvenir de tous ceux qu’il avait perdus ? 

— Il lui reste des tonnes de bons souvenirs aussi et des amis qui l’attendent avec impatience ! cria joyeusement un ours. 

Pard le considéra avec surprise avant de reconnaître un des oursons de Delha.

— Tu es seul ? dit-elle. Où sont ta mère et ton frère ?

— Sur leurs territoires respectifs j’imagine, répondit-il. Nous avons passé l’âge d’être collés les uns aux autres… et Delha attend un nouvel ourson, lui apprit-il. Elle n’a que faire de nous à présent.

— Oh, je suis désolé, dit Pard.

— Pourquoi ça ? Ce n’est pas triste. La nature est ainsi faite. Tu viens chasser avec moi ?

— Avec plaisir dit la jeune fille se coulant dans sa peau d’ourse.

Ils traquèrent un daim qu’ils se partagèrent puis allèrent se baigner dans la rivière. Ils dormirent un peu au soleil. 

— Tu es allée voir Gorok ? demanda brusquement le jeune ours.

— Oui, juste avant de venir ici…. répondit la métamorphe.

— Il a failli devenir un ours, je veux dire pour de bon, il y a quelques jours…. mais quelque chose l’a retenu.

Pard suspendit son souffle, attendant la suite.

— Ce quelque chose, poursuivit l’ours, c’était toi, non ? Pourquoi tu as fait ça ? Il aurait été heureux sous sa forme animale. Il serait revenu à la forêt, aurait trouvé une femelle de temps en temps et tout ses soucis se seraient envolés !

— Et il aurait cessé d’être lui-même, rétorqua Pard. Il aurait oublié ses amis, son maître et sa famille. Est-ce que ça aurait été vraiment le bonheur ? Je n’en suis pas sûre !

— Bon… alors il lui faut une femelle humaine… Pourquoi pas toi ?

— Parce que je ne suis pas humaine ! s’écria Pard en rougissant intérieurement.  Enfin, pas complètement !

— Comme Gorok, conclut l’ours. Tu es la femelle parfaite pour lui !

— Les choses ne sont pas si simples, commença la jeune fille.

— Pas simples ? pouffa-t-il. Des choses aussi basiques ? Et après ça tu continueras à prétendre que tu n’es pas humaine… 

     Après cette récréation entre plantigrades, Pard ne put résister à l’envie de jeter un œil à la clairière des chats sylvestres. Ils étaient toujours là, mais la cabane perchée faisait grise mine, pourrissant sous la mousse. Elle repensa à Kadis et s’étonna de ne plus se souvenir que des jours heureux. Le chagrin s’était estompé, relégué lui aussi à l’état de souvenir. Elle était prête pour une nouvelle vie. De multiples possibilités s’offraient à elle : poursuivre ses voyages en solitaire, rejoindre son père à la forteresse, partir en mission pour Céléna, crapahuter avec Engaris, rejoindre Matka et sa famille ou… s’établir ici et devenir une gardienne de la forêt seule ou avec Gorok, selon ce qu’il aurait choisi. 

     Un chat passant près d’elle la remarqua soudain et eut un mouvement de frayeur. Il était trop jeune pour avoir connu Pard avant son départ, mais manifestement, il avait entendu parler d’elle car il se précipita dans la clairière en criant :

— C’est elle ! Elle est revenue ! 

Les félins l’entourèrent bientôt et les plus anciens vinrent lui donner des coups de tête amicaux. Elle se refusa à prendre sa forme féline car elle ne comptait pas reprendre sa place parmi eux. Néanmoins, elle fut surprise et heureuse de voir qu’ils ne l’avaient pas oubliée et qu’ils lui gardaient leur amitié. Certains d’entre eux, la plupart en vérité, étaient de la famille de Kadis. C’était un peu comme si elle préservait un lien avec lui. 

— Voulez-vous que je répare la cabane perchée ? demanda-t-elle.

— Non, lui dirent-ils. Sans toi, cette cabane n’a aucun intérêt pour nous.  Nous aimions surtout ta compagnie. Mais aujourd’hui, tu sens davantage l’ours que le chat. Notre territoire serait trop petit pour toi !

— C’est vrai, reconnut-elle. D’ailleurs, le territoire des ours même me semble un peu étriqué. C’est dans la forêt toute entière que je veux me balader. 

Elle se rendit compte alors que sa décision était déjà prise. Si on voulait bien d’elle dans ce rôle, elle deviendrait gardienne de la forêt. Il ne lui restait plus qu’à aller trouver les esprits animaux et essayer d’obtenir leur approbation. Elle pensait bien avoir l’appui de Bastet et peut-être celui de l’esprit ours. Pour tous les autres, elle était incertaine. même l’esprit loup pouvait décider de contrarier ses projets. Après tout, elle avait eu l’audace de refuser de le servir ! Elle le pensait assez chatouilleux pour lui en garder rancune…

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