Une vieille peur

 

Elle a surgi au détour du couloir et m’a prise par surprise. J’ai sursauté et ai amorcé un pas pour rebrousser chemin, mais il est déjà trop tard : elle me tient sous son terrible regard. Ses yeux sombres, cernés de rouge ne me lâchent plus. Je suis tétanisée. Comme je les déteste ces prunelles qui me sondent, qui vont au plus profond de moi pour m’extirper tous mes secrets, mes hontes et mes faiblesses… toutes ces choses que je voudrais tenir cachées. Je me sens redevenir enfant lorsque ma mère se tenait devant moi, dressée de toute sa hauteur et qu’elle m’accusait d’un ton qui me glaçait le sang, de lui avoir désobéi.

Elle devinait le moindre de mes écarts, débusquait toutes mes mauvaises pensées… et se faisait un devoir de me remettre sur le droit chemin. C’est son regard que je vois à présent. Ce regard chargé de colère et de mépris qui m’annonçait les pires châtiments… J’avais appris à le craindre et la leçon était si bien sue que près de quarante ans après, la peur et l’amertume me serrent de nouveau la gorge rien qu’en l’apercevant.

La ressemblance ne s’arrête pas là : c’est aussi le même menton crispé par la rage permanente qui était la sienne, les mêmes plis sévères aux coins des lèvres et les mêmes rides aussi qui lui barraient le front et qui marquaient son visage, entre les sourcils, lui donnant un air toujours fâché.

Je reste longtemps à la regarder au fond des yeux, à détailler sa silhouette, ses mimiques, ses cheveux… et là encore, dans la négligence des longues mèches qui sortent de son chignon, dans la façon qu’elles ont de se redresser en pics agressifs, je retrouve encore et toujours ma mère.

Sous le choc, je couvre ma bouche de ma main et elle fait de même. C’est à cet instant que mon mari apparaît dans le cadre. Par-dessus mon épaule, il contemple mon reflet dans le miroir du couloir, sourit et dit : « Eh oui ma chérie, toi aussi tu vieillis ! » Je hausse les épaules comme si je m’en moquais… mais c’est décidé : dès qu’il aura tourné les talons, je prendrai rendez-vous chez le coiffeur !

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Amnésia : the end (11)

Cléïa lâcha la main d’Amnésia. Son visage avait une expression sereine. Elle avait pris sa décision.

L’enfant sourit… Puis elle regarda Amnésia :

-Il ne peut pas nous suivre en plein jour, pas vrai ? demanda-t-elle à la jeune femme.

-En effet, répondit Amnésia, cela nous laisse le temps de partir loin…

-Je ne pars pas, affirma Cléïa.

-Sage décision, fit la vieille. Viens ! Tout cela n’a que trop duré : unissons nos esprits !

La fillette éclata de rire.

-Ai-je dit que je ferai une chose aussi stupide ? Je reste pour vous détruire. Pendant que vous serez coincé ici, nous serons chez Claudius. Il savait comment mettre fin à vos jours et c’est pour cela que vous avez pris le risque de sortir pour le tuer.

-A quoi cela te servira petite idiote ? Claudius ne pourra plus jamais dire à personne ce qu’il savait…

-Son esprit le pourra, déclara tranquillement l’enfant. J’ai vu les fantômes de vos victimes. Je les ai tous délivrés… Tous, sauf Claudius. Il attend sûrement son heure pour se manifester. Allons-y Amnésia ! Allons détruire le démon !

Mêlant ses doigts à ceux de la jeune femme, elle sortit du parc et se dirigea vers le village sans se préoccuper des vociférations de la vieille qui se tenait au pied des remparts, incapable d’aller plus loin.

-Tu crois vraiment que l’esprit de Claudius va surgir des limbes pour nous parler ? demanda Amnésia.

-Non, je pense qu’il a trouvé la paix… l’important, c’est que le démon le croie lui. Lui inspirer de la crainte, c’est déjà une victoire en soi !

La fillette était très satisfaite d’elle-même. Non seulement elle avait défié la vieille, mais de plus, celle-ci semblait bel et bien avoir eu peur d’elle. Amnésia la ramena brusquement à la réalité.

-Tu as eu tort de provoquer le maître, dit-elle. Et bien plus encore de lui avoir dit ce que nous allions faire.

-Quelle importance ? fit la petite. Puisqu’il ne peut pas sortir pendant la journée…

-Il n’aime pas la lumière du jour, mais en cas de force majeure, il peut la braver. Crois-tu qu’il va attendre sagement que nous allions chercher un moyen de le détruire sans bouger ?

A peine la jeune femme venait-elle de dire cela qu’un remue-ménage venu du château leur fit tourner la tête à toutes les deux. Le démon s’était finalement décidé à sortir, mais sous son apparence réelle, il était trop large pour passer la porte pourtant immense, percée dans les remparts. En poussant des cris de rage, il força avec ses épaules engagées dans l’ouverture et les énormes pierres explosèrent sous la charge.

Attirés par le fracas, les gens du village commençaient à sortir de chez eux et se signaient épouvantés, en découvrant l’horrible créature qui avançait à présent sur la route. Cléïa tira Amnésia par la main et l’emmena vers le seul refuge qui lui paraissait un peu fiable : l’église.

Il leur fallut quelques instants pour s’accoutumer à la pénombre qui régnait dans le saint lieu. Devant l’autel, un prêtre était agenouillé. Les yeux mi clos, il priait. Amnésia lui toucha l’épaule et l’homme sursauta. Il ouvrit des yeux ronds et découvrant la jeune femme et fit le signe de croix plusieurs fois, comme pour conjurer le mauvais sort.

-Excusez-nous mon père, dit Amnésia d’une voix douce, mais nous sommes venues chercher aide et conseil auprès de vous.

-De l’aide ? Des conseils ? glapit le prêtre. Et pour quoi faire, vous qui vivez en hérétique depuis tant d’années ?

Amnésia haussa les épaules.

-Soit ! fit-elle. Vous pouvez me refuser votre aide, mais pouvez-vous la refuser à cette enfant ? N’est-ce pas votre Seigneur qui prétend qu’en son royaume les enfants sont rois ?

-La petite peut rester, concéda l’homme. Nous prendrons soin d’elle. Mais il n’y a pas de place pour vous ici : vous devez quitter notre village !

-Entendu ! dit Amnésia. Cléïa, je vais chez Claudius pour attirer le maître loin de toi. Ne sors sous aucun prétexte !

-Vous allez l’affronter ? s’écria l’enfant. Toute seule ? Pas question ! Je viens avec vous et…

Elle ne put finir sa phrase. Une pierre tombée du plafond venait de la frapper en plein front et elle sombra dans l’inconscience. Amnésia se précipita vers elle, la prit dans ses bras et leva la tête vers le ciel, à présent visible par le toit éboulé. La gueule hideuse du démon s’y dessinait. Non seulement, il les avait trouvées, mais de plus, entrer dans la maison de Dieu ne paraissait pas le déranger le moins du monde…

Le prêtre fut le premier à réagir : il disparut sans demander son reste par la sacristie… Spectacle qui fit ricaner le démon.

-Que pensiez-vous faire en entrant ici ? Obtenir une protection divine ? dit-il. Vous voilà dans un véritable piège à rats. Où est-il votre dieu ?

Il plongea sa patte griffue pour élargir le trou qu’il avait fait dans la toiture. Une pluie d’ardoises et de débris tombèrent autour d’Amnésia qui protégeait Cléïa de son corps. La fillette gémit et ouvrit les yeux. Son regard papillonna du démon aux gravats qui jonchaient à présent le sol. Ses paupières se baissèrent brièvement, mais quand elle les releva, ses prunelles brûlaient d’un éclat farouche.

-Tu es trop insignifiant pour intéresser Dieu, fit-elle en levant les yeux vers la créature. Trop misérable et trop lâche pour que ton existence l’interpelle….

Le démon gronda et passa son cou puissant et ses épaules écailleuses dans la brèche. Il força un peu et ses pattes avant s’abattirent sur le sol, faisant trembler les prie-dieu et le confessionnal.

-Je te croyais courageuse, fit-il, mais tu es juste inconsciente. Dieu ne s’intéresse pas à moi, car il n’existe pas… ça fait des siècles que je marche sur cette Terre et je ne l’ai jamais croisé. J’ai dévoré, torturé, traqué ses enfants, cette vaine humanité et il n’a jamais rien fait pour m’arrêter. Personne ne viendra te sauver : je suis ta seule planche de salut.

-Je n’ai besoin de personne, dit Cléïa en se levant précautionneusement. Je sais comment te vaincre !

-Cléïa… souffla Amnésia. Que fais-tu ?

-Pendant que j’étais inconsciente, j’ai fait un rêve : Claudius m’est apparu. Il était avec Sophie, sa petite soeur. Vous n’avez rien à craindre, déclara-t-elle à la jeune femme. Ce monstre ne sera bientôt plus qu’un hideux souvenir…

« Quand je me suis évanouie, raconta Cléïa, je me suis retrouvée dans un grand champ bordé d’arbres. L’endroit m’était familier et brusquement je l’ai reconnu : il est situé derrière le château. Un homme s’est avancé. Il était entouré d’enfants. Ils étaient tous si souriants, si heureux que j’ai mis du temps avant de comprendre qu’il s’agissait des victimes du démon et de Claudius.

Ah ! Amnésia ! Si vous aviez pu voir son visage ! Il était transfiguré, serein, lumineux… Il s’est approché de moi et m’a serrée dans ses bras en me disant que toute cette histoire allait prendre fin. J’ai cru que cela voulait dire que j’étais morte, mais ça l’a bien fait rire. En vérité, tout cela va prendre fin car le démon ne peut pas me terrasser… »

-Prétentieuse gamine ! s’écria celui-ci avec un gargouillis moqueur. Tu prends tes rêves pour des réalités. Claudius est mort et il ne reviendra plus… et bientôt par ta faute, Amnésia le rejoindra…. et peut-être même les villageois. J’en ai assez de cette engeance humaine qui rôde à mes portes. Ma patience a des limites. Je vais m’emparer de toi par la force puisque tu ne veux pas venir librement. Regarde-moi dans les yeux ! ordonna-t-il.

-Non ! hurla Amnésia. Surtout pas ! Il va entrer dans ton esprit et le vider de tes souvenirs et de ta volonté.

Mais il était trop tard. La fillette avait déjà plongé son regard dans celui de la créature.

Le démon, solidement planté sur ses pattes, grondait menaçant. Face à lui, l’enfant ne bronchait pas. Eût-elle été faite de pierre qu’elle n’aurait pas pu sembler plus immobile ! Amnésia eut un élan vers elle pour la tirer en arrière et la soustraire au regard du monstre, mais lorsqu’elle voulut la toucher, la voix de Cléïa s’éleva, calme et sereine :

-Faîtes-moi confiance, dit-elle. Je ne risque rien.

Et en effet, la créature ne parvenait pas à assurer son emprise sur elle. Au contraire, peu à peu le monstre perdait de sa superbe. La jeune femme médusée s’aperçut soudain qu’il perdait aussi en stature. Ce n’était pas lui qui tenait la fillette prisonnière sous son regard, c’était l’inverse.

-Il se nourrit de souvenirs, expliqua Cléïa, mais ce qui assoit son pouvoir, c’est la peur. Or, je ne le crains pas. Et maintenant démon, qui est insignifiant ?

-Tu me le paieras ! couina le monstre. Vous me le paierez tous ! Tôt ou tard, je reviendrai. Quand vous serez vieux et usés, que vous vous mettrez à craindre le moindre courant d’air, je serai là ! Je vous exterminerai, vermines humaines, je…

Un bruit écœurant se fit entendre. Amnésia s’était saisie d’un candélabre et l’avait écrasé sur la tête du démon, avec une violence telle, qu’elle l’avait défoncée.

-Merci petite, dit-elle à l’enfant . Sans toi je serais restée son esclave jusqu’à la fin des temps… Sans toi, je ne saurais toujours pas qui je suis. J’ai un nom, pas celui que le démon m’avait donné : un nom qui m’appartient ! Je m’appelle Alice ! Alice !

Elle se mit à rire et prit l’enfant dans ses bras.

-Partons maintenant, dit-elle. Quittons cet endroit pour toujours.

Cléïa glissa sa petite main dans la sienne et elles disparurent au loin, sur la route, dans la direction opposée au château.

Amnésia : le véritable visage du maître (10)

-Réveille-toi ! Vite !

Cléïa sentit qu’on la secouait par l’épaule. Elle ouvrit péniblement les yeux. Une femme la regardait avec inquiétude. Elle lui était vaguement familière, mais son nom lui échappait. D’ailleurs, ce n’était pas la seule chose dont elle avait perdu le souvenir. Elle ne savait plus vraiment où elle était, ni ce qu’elle faisait là… à bien y réfléchir, elle n’était même pas certaine de son propre nom. C’était « Cléïa » lui semblait-il…. Elle s’y accrocha de toutes ses forces et la certitude en elle grandit : oui, c’était bien ainsi qu’elle s’appelait. Elle regarda la femme et lui sourit :

-Amnésia ? dit-elle. Que fais-tu ici ?

La jeune femme parut étonnée.

-Tu te rappelle encore de mon nom ? s’écria-t-elle. Alors, il n’est peut-être pas trop tard : viens vite ! Sortons d’ici ! Chaque seconde que tu passes dans cette cellule te rapproche un peu plus de l’oubli. Tu ne veux pas devenir comme moi, ajouta-t-elle. Ne plus savoir qui on est, dépendre de la mémoire de quelqu’un d’autre, je t’assure, c’est horrible. Il faut que tu partes tant que tu le peux…

-Pour aller où je te prie ? fit la voix grinçante de la vieille.

Elle était arrivée en silence et leur barrait le chemin vers la sortie. Amnésia prit la main de l’enfant dans la sienne et inspira profondément.

-Es-tu prête à courir ? Courir jusqu’à ne plus avoir de souffle ?

Cléïa hocha la tête. La seconde suivante, elle fonçait droit sur la vieille, entraînée par la jeune femme qui venait de s’élancer.

Instinctivement, Cléïa banda ses muscles lorsqu’elles s’apprêtèrent à percuter la vieille de plein fouet… mais le choc n’eut pas lieu. Elles passèrent au travers de son corps, comme si elle n’était que brume. L’enfant hoqueta de surprise.

-Ce n’est qu’une illusion, lui expliqua Amnésia. La vieille n’est qu’une image dont se sert le maître. Il ne peut pas apparaître au grand jour sous sa véritable apparence.

-Pourquoi ça ? demanda la fillette. Il est si laid que ça ?

-Oh oui, répondit la jeune femme amusée… mais surtout, il n’est pas humain.

-Vous voulez dire que c’est un fantôme ou quelque chose comme ça ?

-Non, les fantômes sont des esprits humains… le maître lui, est un démon. En des temps reculés, les créatures telles que lui ont été pourchassées et défaites, c’est pourquoi il cache sa véritable nature : au fond de lui, il craint les hommes.

Elles remontèrent plusieurs couloirs sans s’arrêter. A mesure qu’elles s’éloignaient de la cellule, Cléïa se sentait de plus en plus légère. Toute sa combativité lui revenait.

-S’il craint les hommes, dit-elle brusquement, c’est qu’il peut être vaincu, non ?

-Oui, sans doute, fit Amnésia…. mais j’ignore comment. Claudius cherchait un moyen de le faire, mais je ne sais pas s’il l’avait trouvé.

-Je crois bien que oui, reprit la petite. Avant qu’il ne soit assassiné, il m’avait donné rendez-vous. Il avait des révélations à me faire. Nous devrions retourner chez lui, il a peut-être laissé un indice.

La jeune femme la fixa, le regard brillant.

-Très bien, dit-elle. Sortons d’ici et allons au cimetière. Il est grand temps que le règne du maître s’achève.

-Amnésia ! cria une voix rocailleuse. Où vas-tu ? Tu ne peux pas t’enfuir…. tu m’appartiens. Reviens et je te pardonnerai. Livre-moi l’enfant et j’oublierai ta trahison…

La jeune femme se mordit les lèvres. Cléïa pouvait sentir la moiteur de ses mains et elle croyait même entendre les battements affolés de son coeur. Visiblement, Amnésia était terrifiée. Et pourtant, elle ne cédait pas. Elle continuait à guider l’enfant vers la sortie.

-Nous y sommes presque, souffla-t-elle, mais le Maître est derrière nous. Surtout, ne te retourne pas ! Croiser son regard pourrait nous être fatal : c’est là que se manifeste son pouvoir.

Un fracas énorme se fit entendre. Une chose gigantesque progressait dans le couloir en arrière. Des griffes puissantes heurtaient le sol et les murs, faisant voler des éclats de pierre dans tous les sens.

-Amnésia ! reprit la voix furieuse. Quand je te tiendrai entre mes mains, je te broierai… j’arracherai chacun de tes membres et j’anéantirai ton esprit. Tu n’es rien sans moi, vil pantin !

L’air devenait de plus en plus chaud et la lumière peu à peu était engloutie par d’épaisses ténèbres.

-C’est lui qui fait ça ? interrogea Cléïa.

-Oui… C’est moi ! lui répondit la voix dramatiquement proche. Et ce n’est rien comparé à ce que je vais faire ensuite…

L’enfant gémit de peur et de douleur lorsque les griffes du démon lui effleurèrent le dos. Il allait les rattraper et les massacrer… tout était perdu. Puis soudain, elles débouchèrent dans le parc, au soleil. Derrière elles, le monstre grogna de dépit. Il s’était arrêté, n’osant les suivre au grand jour sous son véritable aspect. Ce fut donc sous les traits de la vieille qu’il sortit à son tour.

-Cléïa, dit la vieille, reste avec moi : je peux te donner des pouvoirs dont tu n’as même pas idée ! Tu ne voudrais pas devenir quelqu’un de puissant et d’important ? Je peux t’offrir la richesse et le savoir…. Viens, laisse Amnésia partir puisque cette ingrate a choisi de renoncer aux dons que je lui ai fait !

-Des dons ? Quels dons ? s’écria la jeune femme. Vous m’avez volé ma mémoire, réduite en esclavage… obligée à commettre les pires actes à votre service.

-Amnésia, mon enfant, c’est totalement faux, répliqua la vieille en secouant la tête. Je ne t’ai rien imposé. C’est toi seule qui a choisi de me suivre ! Tu m’as implorée : tu ne voulais pas mourir, devenir un pitoyable spectre comme les autres enfants… Je n’ai fait que t’exaucer. Tu devais devenir un réceptacle pour mon âme : ensemble, nous aurions fait tant de choses ! Mais tu m’as trahie, à deux reprises : autrefois en aidant Claudius à me fuir et aujourd’hui, en tentant de me ravir Cléïa.

-Elle ne vous appartient pas, déclara la jeune femme. Et je ne vous laisserai pas vous emparer d’elle.

-Laisse-lui au moins le choix, reprit la vieille avant de s’adresser à la fillette. Tu as du potentiel petite : un courage à toute épreuve, une intelligence très vive. Imagine ce que nous ferions si nous ne faisions plus qu’une ! Je pourrais marcher parmi les hommes et tu pourrais les gouverner tous… Qu’en dis-tu ?

-J’ai besoin de réfléchir, dit l’enfant. Et j’aimerais comprendre : à quoi vous ont servi tous ces enfants ?

La vieille sourit.

-Comme les humains, il me faut me nourrir… Je m’alimente de souvenirs : ceux des enfants sont si doux, si savoureux ! Pétris d’innocence et de rêverie ! Hélas, ils sont fragiles et quand on les dépouille de leur mémoire, ils meurent, oublieux de leurs besoins les plus élémentaires. C’est pourquoi Amnésia devait sans cesse m’en amener de nouveaux. Mais si tu acceptes de devenir mon réceptacle, je suis certaine que je pourrai me passer de souvenirs pour survivre. Viens à moi ! Aide-moi à devenir meilleure !

À suivre

Amnésia : Libres… (9)

Cléïa frissonnait de froid et de peur…. Enfermée dans une cellule grise, dans les sous-sols du château, elle avait encore du mal à réaliser ce qui lui arrivait.

En sortant du cimetière, elle s’était laissée guider par Sophie. Le petit fantôme lui avait indiqué où se trouvait le mécanisme d’ouverture du passage secret et comme de coutume, s’était évaporé. Confiante, trop confiante, la fillette était entrée dans la chambre le sourire aux lèvres. Elle se réjouissait d’avoir pu échapper ainsi à la surveillance de la vieille. Déjà, des plans d’évasion plus précis se dessinaient dans son esprit…

Puis la porte s’était ouverte à la volée. La vieille était entrée comme une furie, les lèvres crispées, le regard flamboyant.

-Où étais-tu ? avait-elle demandé à l’enfant. Comment es-tu sortie ? Parle !

Cléïa avait commencé par nier avant d’apercevoir son traversin taillé en pièces qui gisait sous son lit. Sa geôlière était venue pendant qu’elle était supposée dormir et s’était rendue compte de la supercherie. Or, elle semblait détester qu’on la roule dans la farine. Cela l’avait mise dans une rage folle qui ne s’était pas encore éteinte.

Comme la fillette refusait de lui fournir la moindre explication, elle l’avait attrapée par le bras et l’avait entraînée vers les bas-fonds du châteaux. Elle avait ouvert une grille et l’avait poussée violemment à l’intérieur. Une meurtrière apportait un soupçon de lumière qui ne rendait les lieux que plus macabres. De toute évidence c’était une véritable prison. De lourdes chaînes pendaient des murs où de malheureux occupants, années après années, avaient laissé l’empreinte de leurs pauvres corps.

La vieille referma la grille et montra la clé à la petite :

-Tu ne sortiras pas d’ici avant de m’avoir dit comment tu as pu t’échapper, ce que tu as fait pendant toute cette nuit et qui t’as aidée dans cette entreprise… Et même si tu ne me dis rien, sache que je le trouverai par moi-même. Tout ce que tu y gagneras, c’est de pourrir ici, comme d’autres ont pourri en ces lieux avant toi.

Cléïa retint ses larmes. Elle avait envie de hurler, mais cela revenait à faire plaisir à la vieille. C’est alors qu’elle avait senti un coin du registre, caché sous ses vêtements, lui meurtrir la peau. Après s’être assurée qu’elle était bien seule, elle l’avait ouvert et dans le mince filet de lumière, s’était mise à lire à voix haute…

« Alain Bardier », lut Cléïa. Le nom résonna contre la pierre et des volutes de vapeur s’élevèrent du sol. Un enfant apparut. Pâle, chétif… mais au regard brillant et le visage illuminé par un large sourire. « C’est moi ! Moi ! « dit-il émerveillé d’avoir retrouvé son nom. A mesure que la fillette lisait la longue liste, des fantômes apparaissaient, heureux, souriants et délivrés de cette étrange amnésie qui les avait gardés prisonniers au-delà de la mort.

Elle arriva aux noms de Sophie et Claudius, mais seule Sophie se manifesta. Contrairement aux autres spectres, elle pleurait. « Mon frère est déjà parti, dit-elle. Je ne sais pas comment le rejoindre… » Puis soudain, ses yeux se tournèrent vers quelque chose que Cléïa ne pouvait distinguer, mais qui donna à l’enfant blonde un air extasié. « Tu es là Claudius… et dire que je croyais t’avoir perdu ! » Elle s’éclipsa et la cellule parut s’assombrir avec son départ.

C’était une maigre victoire sur la vieille, mais au moins les âmes des enfants étaient délivrées. Elle songea avec tristesse que si elle perdait à son tour la mémoire et qu’elle mourait ici, elle serait condamnée à errer dans le château pour l’éternité. Elle serra ses petits poings : elle ne se laisserait pas faire et se battrait jusqu’au bout. Sans doute ne gagnerait-elle pas, mais elle donnerait du fil à retordre à la vieille.

À suivre.

Amnésia : Claudius (8)

Elle retrouva sa chambre avec un certain plaisir. Ce ne fut qu’après s’être assurée que la porte en bois était de nouveau bien cachée par la tapisserie qu’elle s’aperçut qu’elle n’était pas seule. Un homme se tenait devant elle, l’air grave. Elle ne le reconnut que lorsqu’il commença à parler : c’était Claudius, le gardien du cimetière.

-Sophie t’as montré le passage, n’est-ce pas ? dit-il à la fillette.

-Sophie, c’est le prénom de la petite fille blonde ? interrogea Cléïa qui se demandait comment l’homme avait pu arriver là sans se faire remarquer ni d’Amnésia, ni de la vieille.

-Oui, c’est ça…. répondit Claudius avec une expression douloureuse sur le visage. Bien sûr, elle n’a pu se présenter elle-même. Comme tous les autres, elle a tout oublié.

-Que s’est-il passé ? Qui leur a fait une chose pareille ?

-Le Maître… c’est lui qui est derrière tout ça. Il est dangereux petite, tu ne dois pas le laisser t’approcher. Il te fera du mal, beaucoup de mal. Il…. tu as entendu ? Quelqu’un approche. Je dois partir. Rejoins-moi ce soir, à la nuit tombée, en bas des remparts. Je te raconterai tout ce que je sais.

-Comment ? rétorqua l’enfant. La vieille m’enferme à clé la nuit. Je ne peux pas sortir.

Claudius rit doucement.

-Elle se croit très forte, mais il y a bien des choses qu’elle ignore. Comme ceci… fit-il en glissant ses doigts entre deux pierres du mur.

Un déclic se fit entendre et un panneau s’ouvrit. Il était très étroit, mais suffisant pour qu’une personne s’y glisse. Cléïa entrevit des marches.

-Encore un passage secret ! souffla-t-elle ébahie.

-Oui, ce château est un vrai gruyère, dit le gardien avant de s’éclipser. A ce soir !

Le panneau se referma derrière lui. Il était temps. La vieille entra dans la chambre juste après.

-Petite idiote, dit-elle à la fillette. Tu es restée bêtement dans ta chambre tout ce temps ? Alors que je t’avais autorisée à explorer le château ?

-Pour quoi faire ? marmonna l’enfant. Il n’y a rien à voir ici…

La couverture relevée jusque sur son nez, Cléïa attendait patiemment que le château s’endorme. Comment savoir si la vieille était couchée ou non ? N’allait-elle pas se relever et venir vérifier que sa petite prisonnière était bien là ? L’enfant se fustigea : c’était ridicule. Pourquoi la vieille se soucierait-elle de cela alors qu’elle l’enfermait chaque soir ?

Elle se leva d’un bond et glissa son traversin entre les draps. Dans la pénombre, on pouvait imaginer que c’était son corps. Puis elle alla ensuite à la recherche de l’interstice dans le mur, celui qui permettait d’ouvrir le passage secret emprunté par Claudius. Ses doigts finirent par trouver un petit bouton métallique qu’elle pressa. Le panneau coulissa.

La petite enfila ses chaussures, un gros gilet en laine et portant une chandelle à bout de bras, elle posa le pied sur la première marche. Un déclic se fit entendre et le panneau se referma. Cléïa se retourna pour regarder où se situait le mécanisme pour l’actionner de nouveau au cas où elle devrait faire demi tour… mais il n’y en avait pas. Quoi qu’il arrive, elle était condamnée à aller jusqu’au bout. Seul Claudius pourrait lui révéler comment rentrer sans se faire prendre. Et puis, il avait tant d’autres choses à lui apprendre.

Claudius n’était pas au pied des remparts. Sans doute avait-il préféré rentrer directement chez lui. Cléïa retrouva sans peine le chemin jusqu’au cimetière car la route filait tout droit. Mais quand elle arriva à proximité de la maison du gardien, la silhouette blanche (désormais familière) du petit fantôme apparut devant elle, secouant tristement la tête.

Quelque chose de grave et d’inattendu s’était produit, mais quoi que ce fût, il lui fallait entrer et voir de quoi il retournait. Claudius était assis devant la cheminée où le feu s’était éteint. Malgré la pénombre, La fillette comprit à ses yeux et à sa bouche grand ouverts sur une terreur muette qu’il était mort. Elle réprima sa peur et s’approcha pour regarder le corps.

Le gardien du cimetière avait la main crispée sur un bout de tissu déchiré, probablement arraché à son assassin et même si l’arme avait disparu, il était évident qu’on l’avait poignardé à plusieurs reprises car ses habits étaient tâchés de sang à divers endroits. Cléïa tenta de lui refermer les yeux, mais les paupières du défunt refusèrent de se baisser. Alors, elle couvrit son visage avec un linge.

Elle n’avait pas envie de croiser son regard mort tandis qu’elle fouillerait sa demeure… car elle n’avait pas le choix : c’était sa seule chance d’apprendre quelque chose et de trouver peut-être, un moyen de retourner au château en toute discrétion.

La maison de Claudius recelait bien plus de papiers et de souvenirs qu’elle ne l’aurait cru. Cléïa trouva de très nombreuses lettres, mais elles étaient écrites dans des langues qui lui étaient étrangères et elle ne put les déchiffrer. Du fond d’une armoire, elle tira une petite caisse en bois pleine de pièces d’or. Quels que fussent les trafics auxquels se livrait l’homme, ils étaient rentables.

Un registre contenait une liste de noms. Certains étaient suivis de points d’interrogation, d’autres étaient barrés d’un trait. La fillette sursauta en découvrant son propre nom suivi d’un point d’interrogation : « Cléïa Laure »… Laure ? Le nom lui était familier, mais elle se rendit compte que curieusement, avant de l’avoir lu, elle avait tout oublié de son nom de famille. Elle fronça les sourcils et tenta de se remémorer le prénom de ses parents…. mais malgré tous ses efforts, elle n’y parvint pas.

Étrange… à quoi cela correspondait-il ?Était-ce le nom de tous les enfants enlevés par la vieille ? Oui… sans doute : ça ne pouvait être que ça. Elle continua sa lecture en remontant la liste et tomba sur deux noms dont elle connaissait les propriétaires, morts l’un comme l’autre : « Sophie et Claudius Dussol ». Le petit fantôme et le gardien du cimetière étaient donc de la même famille ?

Elle leva la tête : la fillette blonde était devant elle, lui faisant signe de sortir. Cléîa ne perdit pas de temps à s’interroger et lui obéit aussitôt, emportant avec elle le registre.

Cléïa courut à travers les allées du cimetière. Elle entendait des bruits de pas derrière elle. Vite, elle se glissa à l’ombre d’une pierre tombale et risqua un regard en arrière. Une silhouette sombre et élancée s’était arrêtée devant la maison du gardien. La personne entra, resta quelques minutes et ressortit. Avant qu’elle ne reprenne le chemin inverse, la fillette eut le temps d’entrevoir un visage baigné de larmes : celui d’Amnésia.

Elle voulut se lever et partir à sa suite pour lui parler, mais une voix lui souffla : « Reste-là malheureuse, le Maître surveille tous ses gestes ! » Le petit fantôme était près d’elle, ténu, transparent, à peine visible…. d’ailleurs, elle le sentait plutôt qu’elle ne le voyait et ce qu’elle percevait à cet instant, c’était son inquiétude. Elle choisit de lui faire confiance et demeura immobile.

Quand Amnésia se fut éloignée, elle glissa le registre entre sa peau et ses vêtements et se redressa. « Je rentre au château, déclara-t-elle au spectre. Peux-tu m’aider à passer discrètement ? Claudius m’a montré un passage, mais je ne sais pas l’ouvrir de l’extérieur… » La pâle apparition ne dit rien, mais hocha la tête et Cléïa décida que c’était un signe d’assentiment.

À suivre

Amnésia : les petits disparus (7)

L’enfant s’accorda quelques secondes pour réfléchir. Qu’est-ce que ce vieux tapis pouvait avoir d’intéressant ? Il représentait une banale scène campagnarde… Peut-être recelait-il un indice ? Mais à quel propos ? La mort des enfants ? La curieuse amnésie qui les avait tous frappés ? Elle se leva pour aller voir la scène de plus près, à l’affût d’un détail insolite qui la mènerait sur la bonne voie.

Le malheureux tapis était bien mal en point. Il laissait voir sa trame en bien des endroits… Cléïa passa les doigts dessus pour bien tendre la toile et distinguer au mieux les dessins ou ce qu’il en restait. C’est ainsi qu’elle sentit que toute la paroi sous la tenture, n’était pas de pierre. Elle distinguait très clairement les contours d’une porte en bois, invisible pour qui en ignorait l’existence.

D’une main fébrile, elle souleva la tapisserie. La porte était délabrée et dépourvue de poignée. La fillette la poussa et elle s’ouvrit sur un petit couloir sombre. Prenant à peine le temps d’allumer une chandelle, Cléïa n’hésita guère avant d’y pénétrer…

La flamme de la chandelle vacillait dangereusement. Un courant d’air froid se jouait d’elle et l’humidité ambiante la faisait crépiter. Cléïa la protégea avec sa main repliée. Elle ne tenait pas à se retrouver dans l’obscurité, d’autant qu’au couloir du départ avaient succédé plusieurs volées de marches étroites et glissantes.

Le passage n’avait pas été emprunté depuis des dizaines d’années et les araignées en avaient fait leur royaume. L’enfant regardait en frissonnant les spécimens les plus monstrueux, ceux qui avaient fait ventre de leurs semblables pour survivre et qui à présent prospéraient. Elle les évitait avec soin, mais le moindre chatouillis lui donnait des sueurs froides car elle imaginait leurs pattes épaisses sur sa peau.

Ce qu’elle craignait le plus soudain, arriva. La bougie s’éteignit et elle se retrouva dans le noir, complètement perdue. La peur et le dégoût lui tordirent l’estomac car pour espérer sortir, elle allait devoir longer le mur avec sa main, au milieu des toiles d’araignées et de leurs occupantes… Elle inspira profondément pour se préparer à affronter l’épreuve, mais une lueur blanchâtre, comme un nuage léger s’éleva du sol.

Elle reconnut le visage pâle du petit fantôme blond. L’apparition était revenue pour la guider. Moins effrayée par le spectre que par les bestioles bien vivantes du passage, c’est presque avec joie qu’elle le suivit. Comme tout tunnel, il avait une fin et débouchait dans une grande salle sans fenêtres, mais percée de puits qui l’éclairait presque comme en plein jour.

Des pupitres étaient alignés, blancs de poussière, des livres étaient rangés sur de très nombreuses étagères… le tout ressemblait assez à une salle de classe, si ce n’est qu’il y avait aussi une sorte de dortoir tout au fond, dans le coin le plus sombre. Le fantôme se matérialisa et alla se poster près d’un des pupitres.

Cléïa s’en approcha. Juste en dessous, dans la case, elle trouva des feuillets attachés par des liens. Une écriture enfantine s’y étalait : c’était une sorte de journal de bord. Il commençait ainsi : « Je suis arrivée au château au petit matin, en compagnie de mademoiselle Amnésia… »

Le coeur de Cléïa battait à tout rompre. Amnésia était mentionnée… et pourtant, les feuillets qu’elle tenait entre les mains semblait bien vieux : quel âge pouvait-elle bien avoir ? La fillette tourna les pages, désireuse d’en apprendre davantage. Hélas ! Le temps avait fait son oeuvre et beaucoup de passages étaient illisibles, soit qu’ils étaient effacés, délavés par les ans, soit que les moisissures les recouvraient.

Quelques mots cependant, attirèrent son attention : « Le Maître est venu hier, à l’heure du coucher. Son regard est insoutenable. Heureusement, ce n’est pas sur moi que ses yeux se sont posés, mais sur Joseph. Que Dieu me pardonne, mais j’ai éprouvé du soulagement. Ce matin, Joseph a disparu. On nous a dit qu’il était parti pour une autre maison pendant la nuit. Je n’en crois rien. Notre nombre décroît chaque jour. Qu’advient-il de ceux qui s’en vont ? J’ai peur…. Je redoute le moment où mon tour viendra. »

Cléïa tourna la page pour savoir ce qui s’était passé le jour suivant, mais les derniers feuillets étaient vierges. Ce que l’auteur de ces lignes craignait, était probablement arrivé. Elle remit le cahier sous le pupitre à sa place. Inutile de l’emmener dans sa chambre, elle n’en tirerait rien de plus et courrait le risque de se faire surprendre par la vieille ou par Amnésia.

Amnésia…. elle n’arrivait pas à l’envisager comme une ennemie et pourtant, n’était-ce pas elle qui amenait des enfants ici, vers un funeste destin ? L’enfant décida qu’à l’avenir, elle se méfierait aussi d’elle. Et comme le fantôme ne revenait pas pour éclairer sa route, elle prit son courage à deux mains et entreprit de remonter le couloir à tâtons.

La main posée sur la paroi humide et un peu visqueuse, Cléïa s’efforçait de penser à autre chose qu’aux araignées qu’elle sentait parfois courir sur ses doigts. Elle voulait comprendre qui était « le Maître »… était-ce la vieille ? Il lui semblait bien que c’était en ces termes qu’Amnésia avait parlé de son professeur. Mais alors, qui était-elle ? Ou plutôt… quoi ? La fillette se souvenait du moment où son étrange pouvoir l’avait effleurée.

La vieille était-elle une sorcière ? La petite sourit : cela lui allait comme un gant ! Mais l’image des pathétiques petits fantômes lui revint et son sourire mourut aussitôt. Même morts, tous ces enfants restaient frappés par le désespoir. Qu’avaient-ils bien pu subir ? A quoi avaient-ils succombé ? Les avait-on torturés ? Assassinés ?

À suivre.

Amnésia : fantômes (6)

Cléïa n’arrivait pas à se détendre. Certes, la vieille lui avait donné toute latitude pour explorer le château, mais elle ne pouvait s’empêcher à chaque instant, de jeter un coup d’œil par-dessus son épaule pour vérifier que cette dernière ne la suivait pas. Elle commença par visiter, prudemment, les pièces qui étaient au même étage que sa chambre. Elle n’y trouva rien d’intéressant. Tout était poussiéreux dans ce bric-à-brac d’objets inutiles. Des statuettes d’un goût douteux trônaient sur des meubles boiteux ou tellement piqués par les vers, qu’elle n’osa pas les toucher, de peur qu’ils ne s’effondrent.

Au détour d’un couloir, elle trouva un petit escalier en colimaçon qui s’envolait vers l’étage supérieur. Une meurtrière unique y apportait un peu de lumière, mais c’était à peine suffisant pour voir où on mettait les pieds. La fillette gravit les marches d’autant plus lentement que l’usure du temps les avaient rendues glissantes et qu’il n’y avait pas la moindre rampe à laquelle se raccrocher. La rotondité du mur lui fit penser qu’elle se trouvait dans une des tourelles.

Soudain, elle se retrouva en plein jour. Elle cligna des yeux un long moment avant de pouvoir de nouveau distinguer ce qui l’entourait. La pièce était ronde, basse de plafond car située directement sous le toit et percée de multiples fenêtres qui étaient pourtant invisibles de l’extérieur. Des étagères grossières ornaient les parois et elles étaient emplies de livres. La fillette tendit la main pour en saisir un lorsque du coin de l’œil, elle saisit un mouvement sur sa gauche.

Elle se tourna et hoqueta de surprise : une silhouette aux contours flous se tenait devant elle…

Les contours de l’apparition se précisèrent. C’était une fillette de l’âge de Cléïa. Blonde, menue, elle paraissait terriblement fragile. Cependant, elle n’était vêtue que d’une chemise de nuit et malgré le froid, ses pieds étaient nus. L’enfant allait lui adresser la parole, quand d’autres silhouettes commencèrent à se dessiner : garçons ou filles, plus ou moins grands.

Tous la regardaient en silence, les traits figés, dans une attente dont elle ne comprenait pas le but.

-Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ? dit-elle d’une voix tremblante à la muette assemblée.

Un petit garçon au teint livide lui répondit :

-Nous ne savons plus…. nous avons oublié qui nous sommes. S’il te plait : aide-nous ! As-tu déjà vu mon visage ? Connais-tu mon nom ?

-Et moi ? Moi ? Est-ce que tu m’as déjà rencontré ? demandaient d’autres enfants.

Ils s’avançaient vers elle, pâles et interrogateurs… si étranges, comme désincarnés. Et brusquement, Cléïa comprit qu’ils étaient morts. Une peur incontrôlable la saisit et la précipita dans l’escalier, puis jusqu’à sa chambre où elle alla trouver refuge.

Cachée sous sa couverture, elle tendit l’oreille, se demandant si les petits fantômes l’avaient suivie. Elle aurait pu rester là pendant des heures, à trembler et à s’interroger, mais se souvenant d’Amnésia à qui elle avait affirmé ne craindre ni les morts ni les vivants, elle sentit la honte l’envahir. Alors, elle rejeta la couverture et regarda autour d’elle.

Seul le fantôme de la fillette blonde l’avait suivie. Cléïa écarquilla les yeux, un peu effrayée, lorsque l’apparition tendit le doigt vers elle. Puis elle comprit qu’on lui montrait quelque chose. Elle tourna la tête pour regarder dans la direction indiquée : il n’y avait que la vieille tapisserie accrochée au mur. Elle regarda de nouveau vers le fantôme, mais il avait disparu.

À suivre.

Amnésia : enfermement (5)

La première chose qu’elles virent en arrivant au château fut la vieille qui les attendait…. Les poings sur les hanches, les sourcils froncés, son visage rendu blême par la colère, elle les regardait s’avancer. Amnésia ralentit le pas et l’enfant sentit la main de la jeune femme se crisper sur la sienne. La jeune femme semblait terrifiée. Il faut dire qu’à mesure qu’elles s’approchaient de la vieille, les traits de cette dernière devenaient de plus en plus distincts et révélaient toute l’étendue de sa rage.

-Où étiez-vous passées ? demanda-t-elle dès qu’elles furent à portée de sa voix.

-Au village, maître, répondit respectueusement Amnésia qui agita le paquet de toile sous son nez. Nous sommes allées chercher votre commande.

Un main crochue saisit promptement le colis, mais la vieille n’en avait pas fini.

-A l’avenir, dit-elle à la jeune femme, tu t’abstiendras de toute initiative malheureuse… mieux, tu éviteras tout contact avec cette enfant. C’est mon élève et elle ne dépend que de moi. Me suis-je bien fait comprendre ?

-Oui, maître, murmura Amnésia les yeux baissés.

-Votre élève ou votre prisonnière ? intervint Cléïa que la fureur de son professeur laissait indifférente.

-Mon insolente élève… qui n’a même pas la décence de prendre soin d’un livre que je lui ai confié et qui le laisse traîner sur un banc, comme un vulgaire torchon ! Mon élève indigne qui n’a pas l’idée de demander l’autorisation avant de s’absenter du château, alors qu’elle n’est encore qu’une gamine, inconsciente des dangers de ce vaste monde. Mon élève ingrate qui loin de m’être reconnaissante du temps que je lui consacre, saisit la première occasion pour aller perdre son temps parmi les bouseux du village…

-Hormis le gardien du cimetière, nous n’avons vu personne, protesta la fillette.

-Claudius ? s’exclama la vieille avec mépris. Mais c’est le pire de tous les bouseux du village ! Lui non plus, tu ne le verras plus… A présent, file dans la salle d’études, je t’ai préparé des exercices.

-Et si je refuse ? lança la petite sans se préoccuper du regard éperdu que lui jetait Amnésia.

La vieille ne répondit pas tout de suite, mais une sensation de fourmillement envahit tout le corps de l’enfant qui se retrouva à genoux sur le sol.

-Si tu me désobéis, déclara-t-elle, les choses pourraient devenir très pénibles pour toi. Ne me défie jamais plus ou il t’en cuira !

Cléïa se releva toute tremblante. Elle baissa la tête et obtempéra, mais son esprit bouillonnait. Elle ignorait par quel moyen la vieille venait de la faire plier, mais elle se promettait bien de le découvrir… et tôt ou tard, elle prendrait sa revanche.

Les journées étaient interminables, tristes et monotones. L’hiver était là et le bruit du vent qui s’engouffrait dans la moindre faille ressemblait à une plainte. Cléïa posa sa plume. Elle n’arrivait pas à se concentrer. Trop de choses tournaient dans sa tête : le mystérieux pouvoir de la vieille, ses projets d’évasion, les relations que Claudius avait pu entretenir avec Amnésia… et enfin Amnésia elle-même. Cette femme était une énigme. L’enfant n’arrivait pas à savoir si elle la craignait ou si elle lui vouait de la tendresse…. Elle opta pour la tendresse. La jeune femme rampait devant la vieille, la fillette ne pouvait pas craindre quelqu’un d’aussi faible !

Elle se leva et fit quelques pas pour se dégourdir les jambes. Pour s’assurer qu’elle travaillerait sans se laisser distraire par quoi que ce soit d’autre, la vieille l’avait enfermée à double tour dans sa chambre. La petite enrageait. Dire qu’on prétendait qu’elle n’était pas prisonnière ! Un instant, elle fut tentée de prendre la poudre d’escampette par la fenêtre, mais en plein hiver et sans préparatifs, c’était un véritable suicide. Même en allant au village, elle n’était pas certaine d’obtenir de l’aide. Elle se demandait si les villageois eux-mêmes n’avaient pas peur de la vieille.

Comme elle ne pouvait rien faire d’autre, elle s’attela aux exercices préparés par son irascible professeur, puis actionna la sonnette pour la faire venir. Dans le visage figé de sa geôlière, les yeux seuls, paraissaient vivants. Ils parcouraient rapidement les feuillets, traquant impitoyablement la moindre faute. Cléïa s’efforça de rester calme et silencieuse, attendant sagement le verdict.

-Bien… très bien même, commenta la vieille. Tu as mérité une petite récréation. Je t’autorise à te promener dans le château… mais pas question d’aller dans le parc : il fait trop froid. Tu pourrais t’enrhumer chère enfant !

La fillette se mordit l’intérieur des joues pour ne pas répondre et par un effort de volonté elle parvint à sourire.

-Merci infiniment, « cher » professeur, dit-elle.

Elle se dirigea vers la porte avant que l’autre ne change d’avis. Puisqu’on lui permettait de visiter le château, elle allait le visiter…. dans les recoins les plus sombres !

Amnésia : le gardien (4)

-Où est-il encore parti ? bougonna la jeune femme.

Puis en entendant du bruit au fond du cimetière, elle retrouva le sourire.

-Ah ! Très bien, dit-elle, il n’est pas loin. Allons-y ! Qu’est-ce que tu attends ? As-tu peur des morts ? Ce sont les vivants qu’il faut craindre, dit-elle à l’enfant qui hésitait.

-Je peux vous assurer que je n’ai pas peur des morts… et des vivants non plus, déclara la gamine.

Et pour prouver ses dires, elle se dirigea vers le bruit.

L’homme qui creusait la terre semblait sans âge. Il ne s’arrêta pas de travailler lorsque Cléïa et Amnésia se présentèrent devant lui, il n’eut même pas un regard pour elles. Près de lui était posé un cercueil, modeste, sans la moindre fioriture, presque une caisse en bois… un cercueil de pauvre en somme. Ses joues étaient inondées de larmes et il pelletait le sol avec rage.

Ni l’enfant, ni la jeune femme n’osèrent lui parler avant qu’il n’en ait terminé. Elles le regardèrent ensevelir le défunt et tasser la terre sur sa tombe. Alors seulement, il se redressa et leur sourit. Le contraste était saisissant. A présent, il paraissait presque joyeux.

-Bonjour mademoiselle Amnésia, lança-t-il, vous venez chercher votre commande ?

-En effet Claudius, répondit celle-ci. Tu as pu trouver tout ce que je t’avais demandé ?

-Oui, oui…. sans problème, répondit l’homme. Jolie petite ! ajouta-t-il en regardant Cléïa. Vous avez un lien de parenté ? Elle vous ressemble…

Le visage d’Amnésia se crispa. L’homme ne s’en formalisa pas et poursuivit :

-Voulez-vous prendre un thé ? Quelques douceurs ? Je serais très heureux de vous inviter…

-Impossible ! Nous n’avons pas le temps. Nous prenons la commande et nous rentrons.

-Bien, soupira l’homme. Une autre fois peut-être ?

-C’est cela, une autre fois ! répondit la jeune femme d’un ton sec.

Sa voix manquait de conviction. Elle prit Cléïa par la main et la serra contre elle, comme si elle voulait lui éviter tout contact avec le fossoyeur.

Claudius haussa les épaules.

-Mon contact ne vous a pas toujours répugné mademoiselle Amnésia, dit-il. Je me souviens d’un temps où…

-Cette époque est révolue, le coupa la jeune femme. Tu as fait tes choix, j’ai fait les miens. S’il te plait, donne-moi ce que je suis venue chercher.

-Bien, suivez-moi. Votre paquet est dans la maison.

La jeune femme tapota l’épaule de Cléïa.

-Attends-moi là, tu veux bien ? Je n’en ai que pour une minute.

L’enfant hocha la tête sagement, mais dès que les adultes disparurent à l’intérieur, elle alla coller son oreille à la porte. Leur comportement l’intriguait. Elle les sentait à la fois proches et distants l’un de l’autre. Peut-être qu’en écoutant leur conversation, elle en apprendrait plus. Hélas, si la maison était vétuste, la porte était en chêne, solide et épaisse. Impossible de saisir le moindre son. C’est à peine si lui parvenait un vague murmure étouffé, signe qu’Amnésia et Claudius étaient en plein débat.

Puis la porte s’ouvrit et la jeune femme apparut, serrant un paquet de toile ficelé contre sa poitrine.

-Nous rentrons, dit-elle à Cléïa.

Elle commença à remonter tranquillement la route. Juste avant que la fillette ne la suive, le gardien du cimetière se pencha vers elle et lui murmura:

-Méfie-toi du maître, dit-il. Il est déjà à l’oeuvre et quand on s’en aperçoit, c’est qu’il est trop tard.

Il n’eut pas le temps d’en dire plus car Amnésia s’était retournée pour attendre la petite.

À suivre

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