Le clan des dragons 8

Dire que les villageois m’accueillirent avec joie relèverait de l’euphémisme. Plus que jamais, ils me considéraient comme un dieu vengeur. Je renonçai à les détromper, peu désireuse de perdre encore
davantage de temps en explications inutiles. Je repris la route seule, avec mes prisonniers que j’avais eu le plus grand mal à sauver de la vindicte villageoise (mais comment les blâmer ? Les mercenaires leur avaient fait tant de mal !), ainsi bien sûr, que mes sœurs et ma mère. Je ruminais toutes sortes de noires pensées, aussi ne fus-je pas peu surprise, lorsque ma mère vint m’aborder :
-Je tenais à vous remercier, dit-elle avec une humilité qui lui ressemblait bien peu. Non seulement vous nous avez sauvées, mes filles et moi, mais vous avez également fait preuve dune grande bonté envers ces pauvres gens… J’ai honte de m’être montrée si agressive avec vous.
-Ne vous en faîtes pas, c’est déjà oublié ! lui dis-je avec toute la
douceur dont j’étais capable.
-J’ai quelques circonstances atténuantes, plaida-t-elle avec un pauvre sourire.
-Oui, j’imagine… Ce n’est pas drôle de se faire enlever… commençai-je.
-Je ne parlais pas de ça, me coupa-t-elle. Il y a bien pire. On m’a meurtrie dans mon cœur de mère, car voyez-vous, une de mes enfants a disparu. Je ne sais pas ce qu’il est advenu d’elle. L’ont-ils tuée ? L’ont-ils emmenée ? Ou peut-être a-t-elle réussi à se sauver… C’est une forte tête, vous savez ! Dragon, si j’osais, je vous demanderais une faveur… Après nous avoir déposées mes filles et moi en sécurité
au palais, accepteriez-vous de m’accompagner au temple pour voir s’il n’y a pas de traces de mon enfant perdue ?
J’en restai sans voix. Elle était réellement bouleversée, ses yeux brillaient de larmes contenues.
-Elle attend ta réponse, me fit remarquer le dragon.
Je me repris.
-Tout à l’heure… à la nuit tombée, je vous montrerai quelque chose,
lui dis-je. Alors, tout deviendra limpide…

Ma mère ne s’était pas défilée. Lorsque les premières étoiles apparurent dans le ciel, elle vint à moi. Son inquiétude pour mon sort m’avait émue malgré moi, mais je n’en oubliais pas pour autant qu’elle avait été d’accord avec mon père pour me marier contre mon gré. Aussi sans la prévenir, je repris ma forme humaine sous ses yeux. Elle hoqueta, puis chancela comme si elle avait reçu un coup. La rancœur en moi ressurgit.

-Voyez ce que vous avez fait de moi mère en voulant me contraindre à ce destin dont je ne voulais pas ! Voyez ce que j’ai dû faire pour survivre…

-Quel prodige est-ce là ma fille ? balbutia-t-elle.

-J’ai fui dans la montagne et j’y ai rencontré l’esprit d’un dragon. Lui m’a protégé, contrairement à vous !

-Ne me juge pas trop hâtivement, me dit-elle en se reprenant. Crois-tu que j’ai fait cela de gaieté de coeur ? Non… J’ai soigneusement pesé le pour et le contre. Autrefois, comme toi je me suis révoltée. Je ne voulais pas épouser ton père, cet homme si dur et insensible. Mais je n’ai croisé nul dragon sur ma route et quand je me suis enfuie, on m’a rattrapée…

Sous mes yeux ébahis, elle entreprit d’ôter son manteau et sa tunique de voyage. Puis elle se tourna et me montra son dos. De vilaines zébrures brunes le parcouraient.

-Voilà le châtiment que mon propre père m’a infligé pour avoir voulu échapper à la tradition. J’ai cru mourir. En vérité, sans les soins de ta grand-mère, c’est ce qui serait arrivé. Mais j’ai survécu et mon fiancé a accepté de m’épouser malgré ces marques. Bien sûr, il a obtenu des compensations financières en échange. Tu le connais : il ne fait rien gratuitement.

-Si vous avez vécu tout cela, vous devez me comprendre ! m’écriai-je. Pourquoi avoir voulu me faire subir le même sort ?

-Tu n’as donc rien écouté de ce que je te disais ? fit-elle excédée.  Tu as hérité de mon maudit caractère ma fille. Lorsque tu as commencé à te rebeller, j’ai tremblé pour toi. Si je t’ai obligée à obéir, c’était pour t’éviter les sévices dont j’ai été victime. Ton père est bien plus cruel que ne l’était le mien, ajouta-t-elle en tremblant soudain.

-Tout cela va changer, lui affirmai-je. Ni vous, ni mes soeurs, ni aucune femme de notre peuple n’aura plus jamais à craindre un homme, qu’il soit son père ou son époux… Je vais leur apprendre à nous respecter.

Ma mère ne répondit rien, mais elle me serra dans ses bras à m’étouffer. Je sentis quelques larmes couler dans mon cou, même si ses yeux me parurent secs quand elle se redressa.

-Je suis fière de toi, mon enfant ! Dis-nous ce que nous devons faire et nous te suivrons !

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